Robert Cahen artiste composite

mardi 22 décembre 2015 par baleenfrancais

Robert Cahen

Robert Cahen musicien vidéaste realisateur photographe

Robert cahenRobert Cahen Octobre 2015©VB

Cher Robert Cahen , pas facile de vous caser dans un tiroir , ce que nous ,français , aimons tellement faire . Alors , puisqu’il faut bien débuter un portraît en un point , toquons à une première porte  : celle du compositeur de musique contemporaine .

Robert Cahen , fringuant  artiste septuagénaire né à Valence et installé à Mulhouse , est en effet avant tout compositeur . Il  raconte  volontiers comment il est tombé dans la marmite , bercé par la musique qu’écoutait son père (qui rêvait d’être chef d’orchestre). Par la suite , l’interêt de Robert à la chose visuelle est encore probablement de la responsabilité de son père qui  avait fondé après la guerre l’un des premiers ciné-clubs de France, à Mulhouse . Du coup , le jeune homme découvre très tôt les films d’ Autant-Lara, Renoir, Fellini… et William Wyler, ami d’enfance de son père , qui  venait raconter Ben-Hur qu’il tournait à Rome ! Robert Cahen  ne se contente pas d’aimer la musique , il  pratique le piano et l’orgue jusqu’à l’âge adulte .

Ecoute voir Hugo Santiago 1978 Extarit du catalogue Temps contre Temps ©VBEcoute voir Hugo Santiago 1978 Extarit du catalogue Temps contre Temps ©VB

A la suite de l’obtention de son diplôme  du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en 1971 , classe composition electroaccoustique, il intègre le Groupe de Recherche Musical (GRM) de l’ ORTF grâce à Pierre Schaeffer , maître de la musique concrète, et expérimente les médiums artistiques. Son travail depuis une quarantaine d’années vient donc en arborescence de la musique  pour former un canevas virtuel sur lequel se déploient le son et l’image au rythme d’un métronome librement activé ou désactivé . Il fut pionnier de l’art video et n’ a cessé de s’interesser aux questions de temporalités, notamment au rapport musique et temps , mouvement et immobilité ( Sur le quai 1978 ). Son oeuvre, pourtant hautement technique , est empreinte d’une grande sensibilité car elle implique une humanité , si proche de nous qu’elle touche à l’intime bien qu’elle  soit parfois le fruit  de lointains voyages  comme dans Passages en noir*  realisée en 2007  après un séjour au Yemen . Le travail de videaste de Robert Cahen reléve de l’acte poétique, celui  d’extraire de l’image en mouvement une partition musicale qui saurait traduire l’instantané d’une émotion fut-elle  fugace .

Passages , transitions , traverses…essence de l’art -video de Robert Cahen

Robert Cahen  triture l’image jusqu’à ce qu’il en sorte un son , audible ou pas (dans Traverses , la musique se fait silencieuse ) . Cette recherche plastique , appuyée sur son expérience initiale de compositeur, trouve un aboutissement  dans la transposition du langage de la musique concrète vers la vidéo grâce au recours  aux effets d’oscillations, de surimpressions, de ralenti, de glissements et de rémanences des images.  C’est l’utilisation ciblée de ces moyens techniques qui permet sans doute à Robert Cahen d’exprimer une certaine maîtrise artificielle du temps qui file en figeant l’éphémère ou en l’étirant à l’infini, à l’image au moins , car dans la realité , le temps ne peut être retenu , l’artiste videaste le sait bien qui cite volontiers cette phrase d’Apolinaire :

 Passons, passons, puisque tout passe, – Je me retournerai souvent. – Les souvenirs sont cors de chasse – Dont meurt le bruit parmi le vent. Apollinaire

Toutefois , bien que la préoccupation de Robert soit clairement celle du temps qui passe , elle n’est pas à elle seule le fondement de son travail sur l’image-son . Il précise en effet : « Mon travail n’est pas un combat contre la mort. Mais plutôt une façon d’ aborder et de traduire une certaine appréhension du monde . Mon souhait profond est de rencontrer les autres . »

Dans l’art visuel , il semble que la sensation vertigineuse du temps que l’on voudrait à toute force arrêter aussi vainement que Sisyphe roulant son rocher , ait son blason : ainsi , le train entrant en gare de La Ciotat  des frères Lumières  tourné en 1895 a l’air de foncer sur le spectateur  bien qu’il soit immobilisé prisonnier de la toile pour l’éternité. Si l’on est dans le train , celui-ci prend sa revanche car c’est lui qui  piège le regardeur : s’il roule à vive allure , on fixe l’arbre au loin longtemps après qu’il soit dépassé mais le même arbre  s’évanouit si vite que l’on ne le voit même pas s’il est au premier plan sur le quai ; pourtant tu es dans le même train qui roule à la même vitesse et tu regardes le même arbre.

En utilisant la technique du Ralenti qui est sa marque de fabrique , l’ancien élève de Pierre Scheffer, trouve la parade à la question crispante de l’apparition – disparition des objets ou des personnes dans un cadre dit ; »Le ralenti, ce n’est qu’un mouvement fixe qui bouge très lentement » explique Robert Cahen qui contrôle l’incontrôlable, l’espace-temps invisible entre le mouvement et l’immobilité, un truc qui se passe sur le fil du funambule , le peut-être entre le oui et le non.

« Je me retrouve dans l’idée de basculer d’un monde à l’autre et cela rend la vie plus belle parce qu’on y reflechit  » déclare Robert Cahen , rien de morbide donc dans cette idée de passage à contrario de ce que Cocteau avait  imposé traîté en son temps au malheureux Orphée , passé de l’autre côté du miroir, celui où l’on est plus ( bon , on y est nombreux , ça peut consoler ) .

Pour donner une idée précise du travail de Robert Cahen , la mieux placée est certainement Sandra Lischi , professeur à l’Université de Pise et auteur de Robert Cahen , le souffle du temps , qui décrivait  en 1993 ce caractère dichotomique de l’art de Robert Cahen ainsi :  » c’est cette patiente et savante oscillation entre la realité et l’imaginaire , le connu et l’inconnu, l’invention et le souvenir , le sens du passé et la recherche avec les technologies du futur , qui fait de Robert Cahen un auteur exemplaire »…

 Robert Cahen  et Pierre Boulez, maîtres du temps

Pierre Boulez , le chef d’orchestre sans baguettes est décédé le 5 janvier 2016 à l’âge de 90 ans .

Boulez Cahen 2012 Extrait Catalogue Temps contre Temps ©VBBoulez Cahen 2012 Extrait Catalogue Temps contre Temps ©VB

La première rencontre de Robert Cahen avec Pierre Boulez a eu lieu en 1978 à l’Ircam [Institut de recherche et coordination acoustique/musique] pour le tournage du film d’Hugo Santiago, Ecoute voir : Robert Cahen jouait son rôle de compositeur aux côtés de Catherine Deneuve et Sami Frey.  Des années plus tard, il fut contacté pour participer au prototype d’une émission de musique contemporaine à la télévision. L’œuvre choisie était Répons. « J’ai écouté la musique, qui m’a plue au point d’aller l’entendre en concert à Bâle. J’ai alors proposé d’adjoindre des images ne faisant pas partie du filmage des artistes. » raconte Robert . Boulez fut satisfait du résultat et l’œuvre a été jouée pour ses 60 ans, au Centre Georges-Pompidou, avant d’être diffusée le 8 mars 1986 sur FR3, en stéréo avec France Musique. Robert Cahen a à nouveau rencontré  Boulez pour ses 80 ans au Louvre, et  lui a demandé sil pouvait réaliser un travail à partir de sa direction d’orchestre. Il a accepté. En 2011, l’installation vidéo Le Maître du temps-Pierre Boulez dirige « Mémoriale » lui a été présentée à l’occasion de ses 86 ans. Cahen y filme Boulez dirigeant l’orchestre jouant sa pièce Mémoriale composée en 1985 sans visualisation des musiciens afin de permettre au public de se concentrer sur la gestuelle du maître et le son produit solitairement comme à l’avant d’ un orchestre fantôme .

 » Je suis touché par l’efficacité , la liberté d’écoute, la beauté que propose Robert Cahen dans cette mise en espace de Mémoriale  » Pierre Boulez Novembre 2012

En 2014 , dans le cadre de l’exposition « Entrevoir » qui lui a été consacrée au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg , le Festival Musica a imaginé d’insérer des vidéos de Robert Cahen dans le déroulé de cinq concerts, et de proposer  une installation retraçant ses relations avec la figure emblématique du compositeur Pierre Boulez.

 A propos de son positionnement en tant que videaste , Robert Cahen a déclaré qu’ après n’avoir trouvé  longtemps aucun allié du côté du cinéma expérimental ou de celui de la photographie ,  les années 1990 ont permis un brassage ouvrant une brèche à la video . Il existe désormais une histoire de l’art vidéo. Et bien tout le monde prend des photos, fait de la vidéo , le « voir » n’est pas donné, il requiert un discernement de l’œil. « Le temps décidera de ce et de ceux qui restent ».RC

Notes

La Musique concrète est le nom  donné en 1948 par Pierre Schaeffer à une nouvelle forme d’expression musicale, dont il fut l’inventeur et, avec Pierre Henry, le pionnier principal.Cette forme consiste à composer à partir de sons enregistrés (sur disque puis sur bande magnétique), en travaillant et en combinant ces sons à différents niveaux, en les enregistrant, en les manipulant sur leur support d’enregistrement . En quelque sorte, la musique concrète était à la musique instrumentale ce que le cinéma est au théâtre. Les sons utilisés étaient de provenances diverses (instrumentale, anecdotique, « naturelle », issus de corps sonores tels que tiges, ressorts, tôles, etc.), mais le plus souvent microphoniques, c’est-à-dire captés dans un espace quelconque, à partir d’un corps résonnant,

Les vidéos de Robert Cahen sont en distribution à : Heure Exquise ! (Lille), Cinédoc (Paris), Electronic Arts Intermix (New York), Vidéographe (Montréal), IMAI (Cologne) et le Lux Center for the Art (Londres).

Plusieurs de ses vidéos mono bandes et de ses installations ont rejoint des collections de médiathèques et de musées en France et à l’étranger : la Médiathèque Neuhof (Strasbourg), la Maison du Livre de l’Image et du Son (Villeurbanne), les archives de l’A.I.A.C.E. — Associazione Italiana Amici Cinema d’Essai — (Milan), le Centre pour l’Image Contemporaine (Genève), le Museum of Modern Art (New York), le Musée d’Art Moderne et Contemporain (Strasbourg), le Harris Museum (Preston), le Centre Georges Pompidou (Paris), etc.

Grâce à de nombreux workshops, résidences et festivals internationaux, l’œuvre de Robert Cahen est reconnue dans le monde entier et il est l’un des artistes vidéo français les plus exposés à l’étranger.En 1992, il est lauréat de la Villa Médicis Hors les Murs et en 1995, il réalise une installation permanente à Euralille, France  (commande de la Ville de Lille). Sa première exposition d’installations vidéo Robert Cahen s’installe a lieu en 1997 au Frac Alsace et, en 2010, Le Jeu de Paume à Paris a accueilli une importante rétrospective de ses films et vidéos.

*Passages en noir en 2007 Yemen , séquence de femmes voilées à Saana visualisées en une série de passages répétés ( 50 fois ) sur le deplacement de 2 femmes ; pour la musique , le choix de la Passion selon St Jean par JS Bach révèle une confrontation , un  antagonisme total avec cette image de l’orient, c’est le christianisme c’est la chrétienté, c’est tout ce que représente l’Europe et son histoire religieuse, mises en commentaire de ces images orientales, de l’Islam dont on parle beaucoup en ce moment et qui prennent des proportions incroyables pour ces femmes que la Charia oblige à se couvrir complètement.( Extrait des propos de Robert Cahen )

 » Je n’ai pas fini de parler du temps à ma manière . Le temps dilaté , celui qui fictionne la réalité  » Robert Cahen propos recueilli octobre 2015

En  septembre 2015 ,Robert Cahen a été nommé chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres .

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