Romeo et Juliette par Angelin Prejlocaj pour le Ballet de Bâle

Théâtre Bâle Photo VB

  Romeo et Juliette par Angelin Prejlocaj : tragédie habillée par Enki Bilal

Incroyable ! Ambiance anticipation à mille lieues des Romeo et Juliette héritiers de Shakespeare, adieu décors pompeux voire baroques , robes empesées et costumes à la Thierry La Fronde du ballet Nureyev .

Romeo et Juliette , lever de rideau : ambiance de guerre , on se trouve à la proue d’un gigantesque sous-marin qui domine toute la scène, on pourrait même s’attendre à découvrir Romeo et Juliette enlacés dans les dernières minutes fatales à la manière de Titanic, mais ce serait un peu trop simplement romanesque ;

L’ambiance rappelle Blade Runner , Mad Max ou toute autre production d’anticipation réussie : tout est baigné d’une lumière bleutée qui accentue l’angoisse , même la musique de Prokofiev se noie dans la plainte continue et sinistre du Sonar. Le décor d’Enki Bilal est indéniablement un personnage à part entière destiné à concrétiser le drame véritable des amants maudits , mais il n’est pas le seul .

Comme l’explique Angelin Prejlocaj , les régimes totalitaires sont des viviers pour tous les épris de liberté , les courageux qui s’opposent aux régimes autoritaires de dictateurs aussi stupides que cruels, un contexte perpétuel , reproductible n’importe où , n’importe quand , voyez la Syrie , .

Les Romeo et Juliette naissent , se nourrissent et meurent de ces batailles,où qu’elles se trouvent , en Serbie – Bosnie , Israël-Palestine , Irlande- Irlande du Nord … Prejlocaj sait de quoi il parle , lui-même originaire d’un Etat, l’Albanie , où le terme démocratie appartient à un monde perdu.

Avec Angelin Prejlocaj, directeur du Centre Chorégraphique National d’Aix en Provence , les Capulet et les Montaigu de Shakespeare se battent sur un terrain bien plus violent : Enki Bilal habille les soldats au service de la famille dominante , celle de Juliette , à la façon de capots nazis . La scène du SS circulant avec son chien sur la coursive avant de succomber sous la lame de Romeo , glace le sang .

Le chef des soldats , Sergio Bustinduy barbu pour l’occasion , au moins aussi inquiétant que ses sbires bien qu’accoutré plutôt sobrement en comparaison , mène le ballet des SS tout de cuir vêtus au pas d’un ersatz de l’oie proprement fascinant ; pour un peu , on comprendrait l’adhésion massive aux jeunesses hitlériennes ! Mais ce serait sans compter la désespérance de l’armée des ombres , famille Montaigu , apatrides en partance pour le néant , méprisés et maltraités , parfois assassinés collectivement en rythme , magnifique Roderick George , victime sans peur et sans reproche des Hells Angels au service figuré de la famille Capulet;

il y a bien deux clans : les Montaigu cette fois ,n’ont pas le seul tort d’être jugés insuffisants question dote , ils sont un peuple de clandestins surgissant de fissures pratiquées dans les cloisons de la forteresse , sortes de trous à rats d’où les malheureux en haillons sortent bravement pour affronter la horde sauvage adverse en un ballet à la West Side Story.

Et Juliette ? Sorte d’elfe sautillante , toujours dotée d’un sourire un peu niais vu les circonstances , elle évolue , nu-pieds et attifée d’une espèce de camisole , la plupart du temps escortée d’une paire de demoiselles aux seins arrondis du plus bel effet à l’air condescendant que n’aurait pas renié Caroll Lewis. La belle nous rapproche des héroïnes malchanceuses de la littérature comme Camille Claudel ou Adèle H , définitivement recluses dans l’univers réservé aux fous , trahies par un amour honni par la société bien-pensante. Triste fin pour Juliette , Melissa Ligurgo parfois en lévitation par la grâce de Javier Rodriguez Cobos son partenaire , quittant son imaginaire filin de funambule pour rejoindre les limbes et son amour éternel .

On pense à d’autres histoires d’amours contrariées comme celle d’Ariane et Solal racontée par l’écrivain suisse francophone Albert Cohen dans Belle du Seigneur où se mêlent la passion, le désespoir et les exaltations du cœur.

Une chorégraphie magnifique et vraiment originale où le clan des faibles est aussi celui de la solidarité , du courage , celui de l’humanité .

Première représentation en Suisse : Romeo et Juliette Chorégraphie Angelin Prejlocaj Première 20 avril 2012 Grande scène

Le chorégraphe français Angelin Prejlocaj monte Romeo et Juliette  la première fois en 1990  pour le Ballet de l’Opéra de Lyon ; à l’occasion de la réinterprétation de son propre travail , c’est dans un état policier que le chorégraphe place désormais ses héros infortunés ;

Pièce pour 24 danseurs avec le Ballet de Bâle

Durée 90 minutes

Chorégraphie Angelin Preljocaj

Décor Enki Bilal

Costumes Enki Bilal

Musique Serge Prokofiev Roméo et Juliette, Opus.64

Création sonore Goran Vejvoda

Lumière Jacques Chatelet

www.theater-basel.ch/

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