Bâle Eugen Onegin ballet épistolaire

Théâtre Bâle Photo VB

Oneguine Choregraphie de Richard Wherlock : le cynique arrogant qu’on adore  détester

Le roman en vers du poète russe Alexandre Pouchkine est connu pour être un chef-d’œuvre de la littérature réalistico-poétique. Onégin est un oisif blasé , tyrannique et arrogant. A l’ardente déclaration d’amour de Tatiana, il  tourne le dos  en affichant ostensiblement son cynisme pédant. Un rôle en or ,au premier  plan , pour Jorge Garcia Perez qui convient au micro de Jean-Christophe Nigon pour l’émission  Freie Bühne , du grand honneur que Richard Wherlock lui fait en lui offrant une telle  opportunité .

L’homme a pourtant tout pour déplaire , il est vaniteux en plus d’être déloyal, en vient même  à tuer son  meilleur ami Lenski au cours d’un duel. Dix  ans plus tard,  le fat reçoit la monnaie de sa pièce : il  rencontre à nouveau Tatiana , la  belle  a désormais  troqué  sa nuisette de pauvrette contre une flamboyante robe de bal vermillon , elle est devenue l’épouse d’un Prince , lui n’est plus rien , tombé cette fois-ci éperdument  amoureux  , le bélâtre déclare sa flamme  dans une lettre, mais c’est  alors Tatiana qui l’éconduit .La vengeance est un plat qui se mange froid !

Une histoire qui aborde la non simultanéité des sentiments et l’occasion unique de saisir sa chance et de ne pas la laisser passer. Faute de quoi , gare aux regrets éternels !

Les histoires d’amour finissent mal en général !

Mais sont une source d’inspiration infinie pour les poètes , musiciens , écrivains , peintres , sculpteurs… enfin tous ceux que je jalouserai ma vie durant car je ne suis pas eux  ! Ainsi , l’histoire funeste d’Eugène Onegin , énième copie  de Don Juan   doté de sentiments amoureux  parfois sincères ; un personnage  pas tout à fait sorti de l’imagination de Pouchkine, dont on connaît la vie plutôt dissolue , consacrée en grande partie aux plaisirs  charnels de l’existence . La fiction rejoint-elle  la réalité, ou bien est-ce l’inverse ? Jugez plutôt :

Pouchkine  mourut, comme Lenski, lors d’un duel au pistolet, tué par son rival , (alsacien ,  retrouverions-nous ses descendants ? ), le baron Georges-Charles de Heeckeren d’Anthès. Pouchkine est bien un peu d’Onegin , quoiqu’il  n’ait surement pas poussé le perfectionnisme jusqu’à un tel désir de coller à son poème , fut-il réaliste  .

Quand à Piotr Ilitch Tchaïkovski , il épousa Antonia Milioukova, une ancienne élève qui lui avait  fait sa déclaration; il  ne la rejeta pas  par peur de finir comme Oneguine, rongé de remords,. Le mariage fut un désastre. Tchaïkovski tira un opéra du roman de Pouchkine. Tout cela nous donne une impression de  voir rejouer ” Le facteur sonne toujours 2 fois ” , ou la fatalité des destinées amoureuses , toujours en équilibre comme le  funambule , prêtes au glissement final du côté opposé au paradis.

Troublant , non ?

Choregraphie Richard Wherlock : je t’aime , moi non plus !

Oui , bien qu’Eugène Onegin  ait été écrit au  XIXème  nous plongeant dans la vraie vie des vraies gens  de l’époque , j’aurais  bien imaginé Gainsbourg  pour rythmer les accès  de désespoir alternatifs des héros de cette tragédie , car  c’en est une : on y meurt et on n’y épouse pas celle pour laquelle on se consume  qui reste mariée au Prince dans un élan de sagesse prévisible. Ceci dit , Tchaïkowski va aussi très bien , les variations musicales s’avérant fort bien adaptées au feuilleton de Pouchkine ; on ouvre le bal fort classiquement   par une  aimable valse  pour la compagnie de la haute société tandis que  la troupe des mécréants s’agite en rang désordonné dans le tableau suivant  occupée à vider  la maison du défunt oncle d’Onegin , baignoires  et chaises  sont déplacées dans un rythme endiablé virant au burlesque.

Et c’est bien malgré la teneur dramatique du sujet ,que l’on est emporté dans un tourbillon joyeux ,  proche des comédies musicales américaines  ,et voir apparaître sur l’écran en fond de scène Nathalie Wood ou Georges Chakiris , Romeo et Juliette des années 60, m’aurait à peine surprise .En fait , la  chorégraphie est encore bien plus moderne , Richard  Wherlock  construit un ballet contemporain , intemporel ( ” il aurait aussi bien pu le situer il y a 20 , 50 ou 200 ans” ) . Il   donne vie à  une troupe agitée de paysans  coiffés de chapeaux melons et autres  ouvriers aux souliers à plate-formes ,  au sourire éclatant  et à l’air tout à fait heureux , occupés à maintes besognes , contrastant avec le clan des  nobles , anéantis par leur propre ennui ,embarrassés de plastrons ridicules , raides dans leurs atours trop précieux, si blasés  qu’ils ne trouvent  la clé de leur désoeuvrement que dans les affres de l’amour , ou plutôt du désamour .

 Les amours contrariées sont souvent traitées dans toutes les formes d’art , mais il faut avouer que ce sont souvent les femmes qui en font les frais . Richard Wherlock , interrogé sur la raison du choix d’Eugène Oneguin argumente en ce sens : après avoir chorégraphié La Traviata, Giselle , Carmen et la Fairy Queen , il était temps de  se souvenir que les hommes aussi pleurent s’ils sont malheureux ! Et Eugen Onegin a de quoi : que faire après avoir tué son meilleur ami  et perdu la femme qu’il n’a pas su aimer au bon moment ?

La non simultanéité des sentiments nous occupe depuis et pour toujours ; les cinéastes ont aussi traité ce sujet bien sur . Claude Sautet  me vient à l’esprit .Dans Les choses de la vie , où Piccoli  prend la décision de revenir vers sa femme et d’ abandonner sa maitresse , mais trop tard , la mort l’en empêche , pas de chance ! Et tout près de nous , ” 500 jours d’été ” film américain projeté au Kultkino en 2009 ou Joseph Gordon -Levitt tombe en amour pour Zooey Deschanel , qui  le lui rend …provisoirement : l’amour ça va ça vient , il faut savoir saisir sa chance !

Tout comme Flaubert clamait ” Madame Bovary , c’est moi ” , Richard Wherlock avoue se sentir au plus proche de ses héros car  leurs sentiments , leurs  émotions  pourraient à un moment être les siennes …ou les nôtres.

Oneguin par Richard Wherlock  : ballet épistolaire en 2 actes 

La prouesse de Wherlock  est d’allier pour Oneguin  la danse , la musique , les images video dans un flux de virtuosité narrative cohérente , minutieusement élaborée. On est happé , on veut connaître la suite et le destin des malheureux.

Au début , il y a la lettre de Tatiana/ Ana Lopez  , sa déclaration d’amour , puis à la fin de la représentation , celles, innombrables d’Eugène/Jorge Garcia Perez   perdues, jetées à tous les vents  où le danseur hispanique ( comme ses coreligionnaires d’ailleurs )  campe  un Onegin   aussitôt haïssable  tant sa posture est raide , ses lèvres écarlates  ridicules , invariablement flanqué de son  valet , Diego Benito Gutierrez , trottant avec déférence  à ses côtés , obséquieux ( sosie de Brad Davis déguisé en l’un de ses gardiens  dans Midnight Express) à souhait à qui R.Wherlock offre un supplément de présence par rapport  à l’opéra où celui-ci reste muet.

Impossible de ne pas saisir la tragédie qui se joue devant nous car elle est reproduite en mode gigantesque en arrière-plan , les lettres élégamment  tracées à la plume par Tatiana , Lenski , mort , à terre , autant d’images symboles de  romantisme absolu . Même le mirage des bacchanales felliniennes – peuplées de lascives copies  multiples de Tatiana vêtues de leopard  – du pauvre Oneguin trompé par son désespoir, n’écornent en rien le sentiment de mélancolie lié à la perte des sentiments amoureux cher aux romantiques. L’image finale de Tatiana lovée dans un oeuf de Fabergé renforce encore cette perception du travail de R.Wherlock : la belle Tatiana restera fidèle à son Prince tout comme , dans la vraie vie de St Petersburg  , Maria Fedeodorovna le demeure au Tsar Alexandre III qui lui offrira chaque année un de ces merveilleux objets jusqu’à la chute des Romanov.

Représentations d’Eugène Onegin

Théâtre de Bâle   28.01.2013 Lu 19.30 02.02.2013 Sam 19.30 06.02.2013 Mer 19.30 10.02.2013 Dim 18.30 12.02.2013 Mar19.30 14.02.2013 jeu 19.30 27.04.2013 Sam 19.30 11.05.2013 Sam 19.30

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