Bartabas et son Golgota étaient à la Filature

Et voici le grand Bartabas !

Oui , Bartabas , vous ne m’en voudrez pas j’espère, d’avoir eu l’idée d’une idée en vous voyant apparaître si puissant et impassible sur votre cheval : la vision  du grand Zampano sous les traîts d’Antony Quinn dont les  lourdes chaînes  semblent voler en éclat par sa seule force, m’est spontanément venue. Passée cette fugitive image , le miracle de votre Golgota , c’est que la puissance et la violence qui se dégage tout au long de ce Flamenco équestre sur fond noir et or de rituel sacrificiel, est sans cesse pondérée par la grâce , la douceur , l’élégance , une gestuelle réglée façon précision horlogère :  la vôtre  bien sur , parfois  juché sur votre cheval , Horizonte , votre ami de 20 ans , mais aussi celle d’ Andres Marin votre complice  , étoile mondialement célèbrée du flamenco , dont les déplacements glissés et silencieux  m’ont carrément fascinée , puis les chevaux , vos partenaires , merveilleux, avec lesquels  vous avez ordonné une chorégraphie parfaite  (le Cadre Noir peut aller se rhabiller! )la musique  baroque participe aussi de  ce raffinement : ne cherchez ni castagnettes  ni sombrero , vous serez déçus mais y gagnerez en poésie, Bartabas a choisi  pour accompagner son Golgota les chants grégoriens de Tomas luis de Victoria, compositeur et prêtre catholique de la renaissance espagnole  dont toute l’œuvre fut consacrée à la gloire de Dieu . Nous ne sommes pas dans le folklore, les motets de Tomas luis de Victoria sont interprétés par le contre-tenor Christophe Baska  accompagné au Luth et au cornet pour  les Agnus Dei, les Sanctus et les Alléluia , un arrangement plutôt original pour faire écho au Flamenco , éloigné de la musique baroque d’environ 2 siècles et dont les compas sont radicalement opposés.

La scène commence dans le grand  hall de la Filature : ambiance entêtante aux effluves d’encens  pour  impliquer  tout de suite le public dans le jeu spirituel imaginé par Bartabas et son comparse , le danseur de Flamenco  Andres Marin . Le bedeau ( William Panza ) allume des cierges un à un  sur le présentoir exactement  disposé au centre de la scène avant le lever de rideau, l’assemblée est prête pour le recueillement. Que la fête commence et bienvenue en Espagne  !

La messe a été ma première émotion théâtrale, l’Espagne ma première passion.

“Mon lien, non pas à la religion, mais au cérémonial religieux, remonte  à l’enfance ” C’est bien la théâtralité des rituels religieux qui intéresse Bartabas, ce qui n’a rien à voir avec ses croyances personnelles puisqu’il se dit athée mais pense seulement que les oeuvres sacrées touchent au mystère de l’âme humaine . Golgota( sans h , nous sommes en Espagne! ),est un spectacle liturgique  soigneusement réglé sur les  stations du Chemin de Croix , des processions andalouses à la flagellation puis la crucifixion  jusqu’à la résurrection .Pour Bartabas , l’Espagne est aussi sentimentalement  le coeur de Golgota ”  j’ai toujours été passionné de cante rondo et de flamenco puisque Zingaro veut dire tzigane en espagnol et que tout cela est né dans les villages andalous. L’Espagne a été ma première passion”. Ses références sont aussi clairement picturales ,en particulier les maîtres espagnols du siècle d’or, le Tintoret  , Zurbaran , ( les noms de deux de ses chevaux)Velasquez, LeGreco …semblent revenus des ténèbres pour jouer avec la lumière et l’obscurité sur la scène saupoudrée de sable noir. C’est Chagall qui a inspiré à Bartabas l’interprétation de la crucifixion plus près du cirque que du drame mystique . Marie-Christine VERNAY dans Libération (13 avril 2014 )rapporte un dialogue imaginaire avec Soutine le cheval star de Bartabas qui broie du noir Soulages. Bon , c’est tout de même Soutine que ressucite à 3 reprises Bartabas .

 Bartabas et Andres Marin inventent un nouveau genre : le flamenco équestre

“Dans ma culture, le cheval et le flamenco sont indissociables et occupent une large place. Dans la danse flamenca, il existe des gestes que l’on peut rapprocher de ceux des chevaux” raconte Andres Marin . Et c’est exactement ce que l’on peut observer : le danseur est en communion avec le cheval dont il singe les déplacements  avec la même délicatesse précise et le même port altier. Tantôt , il se joue de lui , le repousse même par la seule force de son souffle , parfois , il s’incline , se flagelle , pour le défier à nouveau et entamer un zapateado furieux , audible ou silencieux. Bartabas dit d’Andres Marin qu’il peut faire ressortir avec lui ce qu’il recherche dans le flamenco comme dans l’art équestre à savoir une approche fondée sur le corps, sur l’écoute, sur le rythme, sur le tride ( mvt vif des chevaux) même….Et c’est bien cette parfaite maîtrise rigoureuse du corps que les deux artistes , l’écuyer émérite et le danseur virtuose ont en commun, un self-contrôle calculé magnifié par le jeu tout en souplesse  des chevaux .

De l’importance des accessoires

‘Andres Marin, Sevillan rompu aux rituels religieux de son Andalousie natale , s’est bien gardé , conformément à  sa propre vision moderne  du flamenco et à celle de Bartabas ,  de donner dans le cliché . Il a donc certes  intégré au spectacle Golgota la longue coiffe pointue des pénitents typiquement portée lors de la Semaine Sainte  , mais en lieu et place des classiques castagnettes , chevaux et danseur se trouvent affublés de petites clochettes tintinnabulantes bien plus légères .Les encensoirs balancés  dans une synchronisation impeccable de part et d’autre de la monture de Bartabas nous  plongent définitivement dans une atmosphère recueillie proche de la beatitude , franchement , on ne serait pas étonné d’entendre quelqu’un entamer une prière tant la mise en scène est realiste. Bartabas raconte à propos des accessoires qu’ils peuvent aussi  avoir un côté enfantin. ” Par exemple, peut-être que pour des spectateurs français, nous découvrir, Andrés et moi, avec ces espèces de picots en carton noir sur la tête, peut évoquer un côté Pierrot lunaire, mais on peut le lire aussi comme un chapeau de fée, alors qu’un Espagnol voit tout de suite la référence aux costumes de pénitents dont la pointe, comme celle des clochers des églises, est censée s’approcher de Dieu. J’aime ces doubles lectures et décryptages multiples.”

 Dans ce rapport de force entre l’homme , Dieu et le cheval , qui gagne ?

Si l’on s’en tient au déroulement de la scène , dès le début , le danseur auto-flagellé  traîné par Bartabas sur son cheval encagoulé ne laisse rien présager de bon  côté homme , puis les prouesses chorégraphiques du danseur et sa communion avec l’étalon redonnent un poil d’espérance , les hommes se parent de leurs plus beaux atours : un chapeau pointu surmonté d’une flamèche – la lueur d’espoir peut-être- puis cette fraise démesurée , assez grotesque qui laisserait penser que tout va bien se terminer . Que nennie ! le malheureux grimpe seul à son calvaire chaussé de sabots – la preuve qu’il quitte le monde des humains?- tandis qu’à ses pieds , Bartabas et Soutine s’effondrent de concert pour mieux ressusciter à 3 reprises. Tout à fait à la fin , l’homme est seul au pied du Golgota consolé par son cheval . La messe est dite , le bouffon ricane diaboliquement.

Golgota est un spectacle totalement envoutant, dans lequel les jeux d’ombre et de lumière  ( Laurent Matignon )valorisent ingénieusement les personnages , hommes et chevaux. Un regret : où est passé  l’âne Lautrec apparu au début du spectacle de façon assez comique , chevauché par un Bartabas occupé à faire de grands moulinets à la manière désordonnée  d’un  Sancho Panza ? un clin d’oeil à  Don Quichotte  et encore un petit morceau d’Espagne peut-être.

LA FILATURE DE MULHOUSE

BARTABAS SITE OFFICIEL

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