Le Moral des Ménages à la Filature

Mathieu Amalric selon Stephanie Cleau d’après Eric Reinhard sur une idée soufflée par Céline

Résumons : Eric Reinhardt a publié ” le Moral des Ménages ” en 2002 , un dézingage en règle  de la Classe dite moyenne et sa copine la Ménagère de moins de 50 ans , des trucs inventés par les instituts de statistiques et autre sondages qui font rien qu’à nous pourrir le moral et nous donnent sans cesse l’impression d’être celui qui se case nulle part , c’est à dire dans  ” autres , divers , sans opinion – de 20 à 35 % des sondés en général – une paille- , ça m’énerve comme dirait l’autre ! Le Moral des Menages de Stephanie Cleau , c’est le déglingage  minutieusement orchestré des médiocres ,  ceux du milieu – la classe moyenne -qui ne cessent d’envier ceux du haut et de mépriser ceux-d’en dessous sans jamais sortir de leur boue de minable.

J’ai trouvé quelque part à la bibliothèque ( sobriquet d’Internet ) l’indication que l’idée pourrait être pompée chez Céline dans la première partie de “Mort à crédit”, où il retrace son enfance, entre une mère résignée et courageuse et un père raté, veule, humilié dans son travail et par ses voisins. Oui , peut-être ,sauf que la détestation de sa condition est un sujet  qui nous est carrément familier . Exemples ? Au hasard,  Madame Bovary  ou Jean-Claude Romand – Daniel Auteuil au ciné pour l’Adversaire –

En realité, Eric Reinhardt serait peut-être allé chercher l’inspiration directement à la maison, vu les similitudes de personnages: son  propre père était commercial dans l’informatique, tandis que sa mère était  femme au foyer. Dans Le Moral des Ménages  , Manuel Carsen le Héros , s’en prend à sa famille  qu’il rend responsable de sa déchéance,  habité de la mauvaise foi évidente du lâche qui ne sait que scander ” c’est pas moi , c’est les autres , c’est pas ma faute msieur , c’est lui , c’est elle … Pauvre looser pas magnifique , on a tout de suite aucune sympathie pour ce sale type  vaguement chanteur carrément pathétique et minable, surtout que Mathieu Amalric avoue avoir bien chargé la mûle pour son interprétation ce soir à la Filature .

Anne-Laure Tondu ©VB
Anne-Laure Tondu ©VB

Au début , tout va mal , après aussi !

Le problème dans l’écriture , c’est qu’il n’y a pas de son  et pas d’odeur ; au théâtre , on a la musique et on sent presque le gratin de courgette et le camembert qui ont tant traumatisé le jeune Manuel Carsen au long de sa petite vie coincée entre un père à qui l’on reproche tout et une mère occupée essentiellement à serrer les cordons de la bourse . Stéphanie Cleau a réussi la prouesse de rendre son anti-héros encore plus antipathique que celui de Reinhardt, mais pas tout de suite . Au début , ce type qui annone tristement en une litanie monocorde un portrait de famille minable , susciterait même une sorte de compassion mais , reflexion faite , on le trouve seulement   aigri et mortellement odieux .En realité , Manuel est méchant ! Et même on en viendrait bien aux mains pour régler son compte à ce triste sire aux yeux duquel personne n’a grâce ,ni son père – ce qu’il reste d’un homme après qu’on lui ait ôté toute dignité –  ni sa mère mégère de la classe moyenne qui régente tout – et surtout pas sa fille – magnifiques ( au pluriel )  Anne-Laure Tondu – qu’on a juste envie de serrer dans ses bras quand elle balance à coup de scuds en rafale à son detestable géniteur ses quatre vérités sans qu’il puisse en caser une, avachi dans son canapé .

Victimes collatérales des ambitions ratées ou la vie rêvée de Manuel Carsen

Souvent , au cinéma ou en litterature,  les pauvres types qui errent lamentablement dans  les allées sinistres de leur  vie  médiocre , sont représentants de commerce , comme le père de Manuel Carsen .Ils partent vaillamment chaque matin  tenter de fourguer des encyclopédies , des sirops contre la toux , des assurances-vie …, sont supervisés par des supérieurs hiérarchiques pas futés mais qui ont été propulsés chef pour surveiller ceux du dessous  et qui tiennent plus du guignol que du grand patron charismatique , d’ailleurs  dans le Moral des Ménages , le nom du grand patron du père  sonne comme Bozzo le Clown. Pauvre bougre , il aurait tellement aimé être quelqu’un d’autre , pilote d’hélicoptère , ça , c’est quelque chose ! Mais il a laissé passer son idéal , il est devenu technico -commercial , un anti-héros terne aux antipodes d’un Clint Eastwood dans ” Pour une poignée de dollars ” , c’est d’ailleurs Enio Morricone que Stephanie Cleau a choisi pour illustrer en musique la vie en technicolor  héroïque qui n’est pas celle de Carsen père, lui  se contente d’être le piètre représentant de cette classe moyenne honnie et la vérité est dite par le portrait tout en nuances de gris qui trône  à l’arrière de la scène , brouillé par les soins du dessinateur Blutch comme un gros nuage noir qui ne quitterait jamais cet homme piétiné , méprisé , malmené.

Tandis que les femmes , dans le Moral des Menages de Reinhardt sont clairement  décrites comme victimes : ” En réalité, le moral de ma mère était au plus bas depuis qu’elle s’était mariée. Le moral de ma mère avait décliné lentement, régulièrement, inexorablement, au fil des ans. Elle avait perdu toute confiance en l’avenir ” Le Moral des Ménages ” Eric Reinhardt .Dans la pièce de Stéphanie Cleau , la mère n’a pas vraiment le beau rôle , elle est dans la critique permanente , un peu inspecteur des travaux finis , genre ” N’y a qu’à faut qu’on “, elle compte , comptabilise , distribue des ordres , des conseils sans intérêt, une série de motifs qui nous feraient presque ranger du côté de Manuel ( Manolete de pacotille ).

Mathieu Amalric photo VB
Mathieu Amalric ©VB

Tout est à  observer attentivement dans la mise en scène de  Stephanie Cleau qui nous trace un chemin semé de petits caillous blancs pour suivre le cheminement de sa pensée : les personnages d’abord : comment  les femmes sont-elles traitées dans cette middle classe ? la mère est castratrice , ininteressante , cinglante , blessante, récite une liste de trucs qu’il faut faire ou dire pour être bien comme il faut , aimerait surtout pouvoir remplir des caddies rabelaisiens  sans compter ,complètement exaspérante , on est jamais sur de devoir la détester moins que son looser de mari ;  les maîtresses de Manuel Carsen sont  belles ,multiples , muettes , futiles – comment s’appellent-elles au fait ?- la fille de Manuel Carsen , la revanche , franche , brutale , directe , courageuse , elle rassemble à elle seule tout ce qui est humain dans cette pièce au risque même d’être tabassée ( Mathieu Amalric , vous y allez fort !) Manuel Carsen , qui se serait tellement imaginé en John Wayne ou Gary Cooper  mais qui n’est qu’un chanteur raté. Les accessoires à présent : l’ hélicoptère joue un rôle capital , il est la cause de tous les malheurs de cette famille désaimante, il observe d’en haut comme un drône le naufrage de nos contre-héros. Le micro : Manuel Carsen aurait voulu être un artiste , mais même après 3 disques , personne ne le connait , il a vendu 5000 exemplaires du dernier , il est nul , d’ailleurs , il ne chante jamais , son micro lui sert uniquement à décimer sa famille. Les masques d’enfants : un masque de coq pour lui ( le garçon qui veut faire le beau en boîte devant les filles mais reste quand même comme un idiot en retrait derriere la boule disco)  ,  un masque de fillette pour elle. Le sempiternel  gratin de courgettes est absent physiquement mais très présent virtuellement , il pourrait s’appeler aussi , vendredi c’est ravioli , ou mardi  c’est calamars ou…choisissez amis de la middle class!

Et, d’après vous, comment grandit un gamin au milieu de tout ça?

Le sujet n’est pas toujours perçu de la même façon. Ainsi , comme le racontent Stephanie Cleau , Anne-Laure Tondu et Mathieu Amalric , le public peut rire , ou pas : à Valenciennes , gros éclats de rire , à Paris , du sèrieux , et , ici à Mulhouse , les spectateurs ont hésité  entre le lard et le cochon tant le choix de mise en scène au départ a été de brouiller les pistes  . Résultat , une salle enchantée . On attend avec impatience le prochain spectacle de Stephanie Cleau  ” Dans une piscine, avec des nageurs “.

Mathieu Amalric a débarqué au théâtre , ce pays qu’il ne connaissait pas , il y a une dizaine d’années grâce à Stephanie Cleau  ,sa compagne dans la vraie vie, alors assistante du metteur en scène Jean-François Peyret . Il s’agissait de la pièce ” Les variations Darwin ” ; c’est Stephanie (  formation  universitaire paysagisme et geopgraphie  puis Ecole de paysagisme de Versailles ) qui a du mettre les pieds à l’étrier de Mathieu ; ils ne se sont plus quittés depuis et ont écrit conjointement ” La Chambre Bleue ” ou Stephanie Cleau joue l’actrice pour la première fois . La chambre bleue( qui s’est jouée au Kultkino à Bâle ) est le 6ème film de Mathieu Amalric  que nous aurions pu voir  à Bâle  lors de la retrospective qui lui était consacrée par le Stadtkino. si son planing le lui avait permis .

LA FILATURE DE MULHOUSE

Mathieu Amalric Stephanie Cleau Ane-Laure Tondu La Filature ©VB

Tournée parisienne Théâtre La Bastille 75011 jusqu’en fin décembre 2014

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