Eric-Emmanuel Schmitt était au Théâtre de Bâle

Eric-Emmanuel Schmitt est Mr Ibrahim , Momo, son père , sa mère et tous les rôles secondaires

Le Théâtre de Bâle a fait Salle comble pour un comédien seul en scène samedi car ,en réalité, le seul rôle  interpété par  Eric-Emmanuel Schmitt ,l’auteur de la pièce Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran ,est celui de Momo adulte qui se remémore son enfance .Au début , le jeune  Moïse raconte sa triste vie de famille auprès d’un père qui passe le plus clair de son temps à lire sans lui porter aucune attention sauf pour le comparer à ce fameux frère  ainé Popol  parti avec la mère  il y a bien longtemps ( 13 ans ) , qui lui serait tellement supèrieur , et lui lancer des invectives à propos de la valeur du contenu de sa bibliothèque pour justifier les persiennes closes . Le ton est assez léger  et lorsque Momo raconte son premier RV avec une professionnelle de la rue Bleue destinée à le déniaiser , l’affaire semble même cocasse . Comment traiter la vraie misère affective en gardant le sourire ? Eric-Emmanuel Schmitt sait faire , nous avions deja vu Oscar et la dame rose où il est question d’aider un enfant à passer de vie à trépas dans un détachement presque heureux . Au contraire de la version cinématographique de François Dupeyron plutôt centrée sur l’aspect dramatique de ces vies sans joie , dans laquelle le rôle titre est tenu par Omar Sharif ( César du meilleur acteur en 2004 ), Eric-Emmanuel Schmitt a essaimé la pièce de touches d’humour , petits intermèdes de drôlerie qui font paraître  l’indifférence du père et la solitude du fils plus douces.

Qui sont Momo et Mr Ibrahim ?

Deux êtres auxquels personne ne prête attention : Momo subit son père dépressif réduisant son identité juive à la capacité d’ avoir de la mémoire , la mauvaise mémoire , claquemuré dans une

Eric-Emmanuel Schmitt ©VB
Eric-Emmanuel Schmitt ©VB

pénombre sinistre , incapable de  prendre soin de son fils, de l’éduquer, de l’instruire. Monsieur Ibrahim est juste l’Arabe de la rue Bleue , il sert le client et lui rend la monnaie , c’est tout ce qu’on attend de lui . Mr Ibrahim et Momo ont tout de suite une relation : Momo vole Mr Ibrahim l’épicier parce qu’après tout ” c’est qu’un Arabe ! Mais Mr Ibrahim ne se vexe pas pour si peu , il va juste remettre les choses au point : d’abord , il n’est pas arabe , il vient du Croissant d’Or , une région qui s’étend de la Perse à l’Anatolie ; ça , c’est pour le sèrieux , sinon ,” un Arabe , Momo , tu sais ce que c’est ? Un Arabe est ouvert tous les jours de 8h à minuit même le dimanche ! “( La phrase reviendra régulièrement au cours de la pièce comme un repère que l’on ne doit pas perdre de vue).

Ainsi commence l’éducation de Moïse le petit juif par Mr Ibrahim le sage Musulman

Il y avait aussi un Momo , musulman lui , dans la Vie devant soi de Romain Gary , un Momo qui trouvait refuge chez Madame Rosa la vieille dame  juive et à qui le grand-père enseignait les préceptes de sa religion , comme le fait Mr Ibrahim chez Eric-Emmanuel Schmitt . Les religions différentes ne doivent pas être des obstacles aux relations humaines , elles doivent être au contraire l’occasion de rencontrer l’autre , de le connaître , car on ne craint pas ce que l’on connait bien ; c’est peut-être ce que cherche à montrer l’auteur . Eric-Emmanuel Schmitt raconte que l’une de ses plus grandes fierté fut de découvrir que, par exemple, en Israël, les partisans de la paix, arabes, chrétiens et juifs, se servent de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran pour tenter de propager leurs espoir, le faisant jouer dans le même théâtre en alternance, un soir dans sa version arabe, un soir dans sa version hébreu…Et de conclure : “L’amour qui unit Monsieur Ibrahim et Moïse, parce qu’il advient simplement dans des êtres de chair et de sang dont les sentiments nous sont proches, abolit notre peur de l’autre, cette peur de ce qui ne nous ressemble pas.”

Il faut jeter aux orties nos préjugés

Donc , Mr Ibrahim n’est pas arabe , et il n’est pas si vieux non plus. La preuve ? Il est aussi ému que Momo par la visite de Brigitte Bardot , star incontestée en tournage dans la rue Bleue, il est même sorti sur le pas de sa porte ! Intermède drôle : Momo : ” Monsieur Ibrahim ! imaginez que vous êtes dans un bateau , avec votre femme et Brigitte Bardot . Votre bateau coule . Vous faites quoi ? Réponse : j’imagine que ma femme sait nager “. La scène est  appuyée opportunément  par le texte  du Mépris de Godard, on s’y croirait vraiment. Mr Ibrahim n’est pas aveugle non plus : il voit les boites que lui vole Momo . Le préjugés sont aussi des trucs liés à l’éducation . Comme dit Momo : ” j’avais appris à regarder les gens avec les yeux de mon père .Avec méfiance, mépris…”

Il faut rire ou sourire , parler aussi.

Monsieur Ibrahim interrogeant Moïse : “Pourquoi est-ce que tu ne souris jamais Momo ? ” Un des enseignements essentiels de Monsieur Ibrahim : tu vas voir , essaies ,sourire rend heureux , tu te trompes lorsque tu dis que sourire est un truc pour les gens heureux . Et là , toute une série de Vlan Sourire ( à faire breveter comme le nous sommes Charlie qui a fait le tour de la terre de tous ceux qui ont un coeur )  nous donne la marche à suivre , c’est facile mais c’est mieux en le disant , merci monsieur Eric-Emmanuel Schmitt ! Et l’éducation – ou plutôt la rééducation –  dispensée par Mr Ibrahim et son Coran continuent ,à la rencontre du monde en commençant par Paname , fredonné par Leo Ferré en fond sonore . C’est le voyage qui préfigure le vrai voyage initiatique , celui qui emmène Moïse jusqu’au Croissant d’or de Monsieur Ibrahim . A Paris , il découvre le luxe , ou plutôt le vide , celui des magasins de la rue du faubourg St-Honoré , alors que l’épicerie de Mr Ibrahim est remplie du sol au plafond .

Monsieur Ibrahim , le sage , a les pieds sur terre

Mr Ibrahim est à la fois pragmatique et spirituel ( il faut des deux pour construire un être humain n’est-ce pas ? ) : “un homme ne passe sa vie que dans deux endroits” dit-il à Moïse :” ses chaussures et son lit , il te faut de nouvelles chaussures “; puis : ” ce que tu donnes Momo , c’est à toi pour toujours, ce que tu gardes est perdu à jamais”, phrase inscrite dans un cadre résolument  philosophique destiné à impliquer Momo dans un univers plus contemplatif et bienveillant  loin du fracas et de l’agitation stérile du monde extèrieur  , en quelque sorte  la recette infaillible pour aller en paix . Le soufisme auquel Monsieur Ibrahim dit être attaché ne relève-t-il pas de cette idée  puisqu’il est une façon de penser qui se réfère à une religion intèrieure ?

Les statisticiens établissent le niveau de richesse d’un pays au prix du Mac Do ; monsieur Ibrahim enjoint à Moïse d’observer les poubelles : là où il n’y a ni ordures , ni poubelles , c’est riche ( la Suisse ). Des ordures à côté des poubelles , ni riche ni pauvre , touristique. Des ordures mais pas de poubelles , c’est pauvre ( l’Albanie que traversent les deux amis) . Des gens qui vivent dans les ordures , c’est misérable.On peut aussi reconnaître le culte pratiqué dans un lieu grâce à l’odeur qu’il distille : l’encens , orthodoxe; le cierge , catholique , les pieds , musulman !

A la fin , Moïse/ Momo / Mohammed,  accompagnant son grand-père Monsieur Ibrahim dans ses derniers instants ,danse avec les derviches tourneurs  au Tékké pour capter un peu de leur proximité avec Dieu et sentir sa haine se vidanger aussi surement que s’allège son esprit . Momo/ Mohammed est devenu l’Arabe de la rue Bleue , il rend visite à sa mère chaque lundi avec sa femme et ses enfants . Ca ne s’appellerait pas le pardon ? Eric-Emmanuel Schmitt serait un incorrigible optimiste. Le désert sentimental en héritage n’est pas un fardeau à traîner fatalement toute une vie , l’homme est un humain comme les autres , il est capable de bonté , encore fait-il lui donner l’occasion d’en faire preuve. La cohabitation harmonieuse d’êtres ayant des origines différentes, des religions différentes , ne doit pas rester une utopie vaine.

Une histoire vraie ou récit autobiographique fictif

Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran est un roman de l’écrivain français Éric-Emmanuel Schmitt qui relate de façon fictive l’enfance de Bruno Abraham-Kremer, metteur en scène et comédien de la pièce.Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran est le récit autobiographique fictif de la vie d’un jeune Parisien, dont les parents se sont séparés et qui vit chez son père. L’auteur raconte donc l’enfance de Bruno Abraham Kremer, et la découverte de son “grand-père”, M. Ibrahim, qui tient l’épicerie du coin. En 2001, l’histoire est écrite pour Bruno Abraham-Kremer comme troisième volet de sa Trilogie de l’Invisible qui a pour sujet les religions.

Voir les commentaires d’Eric-Emmanuel Schmitt sur le blog d’accompagnement de la préparation à l’Abitur (Eurocentres Amboise, 2013)

 Que sont les fleurs du Coran ?

Eric-Emmanuel Schmitt ©VB
Eric-Emmanuel Schmitt©VB

“Lorsqu’il récupérera son vieil exemplaire, Momo découvrira ce qu’il y avait dans le Coran de Monsieur Ibrahim : des fleurs séchées bleues ( le lien avec la rue ) . Son Coran, c’est autant le texte que ce que Monsieur Ibrahim y a lui-même déposé, sa vie, sa façon de lire, son interprétation. La spiritualité ne consiste pas à répéter mécaniquement les phrases à la lettre, mais à en saisir le sens, à en comprendre l’esprit, les nuances, la portée… La spiritualité vraie ne vaut que par un mélange d’obéissance et de liberté. Voici donc enfin l’explication qu’on me demande toujours, l’explication de ce mystérieux titre, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.” Eric-Emmanuel Schmitt

La rue Bleue  existe : elle est située dans le quartier du Faubourg-Montmartre dans le  9 èmearrondissement de Paris où cohabitent juifs, arabes et musulmans et où EES a passé sa jeunesse.

Eric-Emmanuel Schmitt est l’invité d’honneur de la Foire du Livre de saint-Louis du 24 au 26 avril 2015

Eric-Emmanuel Schmitt site officiel

Théâtre de Bâle

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