Lucrèce Borgia à La Filature de Mulhouse

Lucrèce Borgia à la Filature opéra rock aquatique en un acte de David Bobée.

Lucrèce Borgia David Bobée©VB
Lucrèce Borgia David Bobée©VB

Le risque avec les rôles puissants , c’est que le comédien soit tellement habité par son personnage que son image finisse par se confondre avec lui-même pour de longues années . Ainsi , Beatrice Dalle fut-elle jusqu’à présent dans mon cerveau sectaire et pour toujours croyais-je,  la Betty de 37°2 le matin ( 1986) ,  inoubliable chef d’oeuvre de Beinex où Beatrice la sublime sombre dans une folie dont seule la mort la délivrera . Même issue pour la Lucrèce Borgia de Bobée qui meurt  finalement d’un trop plein d’amour pour son fils , argument emblématique des romantiques contemporains de Victor Hugo .

Beatrice Dalle restera  donc pour longtemps Lucrèce Borgia car , autant vous le dire ,  David Bobée , nous avons adoré  détester cette femme , embrouillée dans ses sentiments ,  tantôt pétrie d’amour , tantôt incarnation cruelle et vengeresse de la femme bafouée  . Avec Lucrèce Borgia,  on nage dans le malheur , on s’ébroue dans le stupre , on barbotte dans la luxure , on patauge dans les eaux boueuses de Venise , on se jette le vin de Syracuse à la figure …bref , on s’amuse bien entre amis  au Palais des Borgia  sauf que chez les Borgia , il n’y a pas d’amitié qui tienne , il n’y a que conflits d’interêt  et jeux sexuels réprouvés par la morale.

Mais l’ implacable Lucrèce , sorte de Morticia en robe de bure sombre  , a une conscience et celle-ci la fait souffrir jusqu’à la torture  : comment avouer à son fils chéri  Gennaro , qu’il est le fruit de ses amours incestueuses avec son frère César , qu’elle est donc à la fois sa tante et sa mère ! Vous suivez ? Pas facile , surtout que les élans affectueux  de la terrible Lucrèce la font plutôt passer pour la cougar de service que pour la mère repentie et honteuse aux yeux de la bande de potes vénitiens de Gennaro – six  beaux gaillards sculptés acrobates circaciens ou danseurs de Hip-Hop – et ce n’est pas le baiser goulu de la paire de Borgia qui aide à lever la confusion.

On s’en doute un peu  dès le départ , tout ça va mal finir , sauf qu’on est sur de rien : est-ce que les copains Orsini , Mafio et consorts seront vraiment assez couillons pour ne pas supputer la supercherie à l’invitation de la Negroni , une ruse savamment orchestrée par Lucrèce l’empoisonneuse , décidée à laver l’affront des godelureaux à sa grandeur.

Il faut dire que les jeunes ont tous un gros passif avec les Borgia :  un père , un frère , un cousin assassinés …du coup , on

leur pardonne facilement leur agressive impertinence  et le décrochage malin du B de Borgia , tout en trouvant aussi justifiée la punition , certes rude mais méritée ( dans le contexte et pas dans la vraie vie où , rappelons-le , on ne tue pas son prochain fut-ce par vengeance ) infligée aux racailleux venitiens qui boiront le vin de Syracuse jusqu’à la lie  ambiance biture express et surtout jusqu’à leur dernier souffle.

David Bobée ou le libre mélange des genres

Au début , il y a la vraie histoire de Lucrèce Borgia , mais ça , c’est une autre histoire . Ensuite , il y a Victor Hugo . Puis David Bobée et Beatrice Dalle.

D’après les témoins de l’époque- mi XVème- , la vraie Lucrèce Borgia est une belle et gracieuse blonde aux yeux bleu-vert intelligente, gentille et empathique envers son prochain.Les prétendants sont nombreux. Mais la pauvre Lucrèce n’est qu’une marionnette politique dans les mains de son père et surtout de son frère César , le vrai gros pourri de la famille, le Brutus d’Alexandre  – modèle du Prince de Machiavel , c’est dire – car , même le père , Rodrigue devenu le Pape Alexandre VI jouit d’une excellente réputation et est connu pour sa bienveillance- au début-mais rapidement ,son seul but sera de renforcer et d’agrandir les Etats de l’Eglise, et cela au prix de crimes et de violences inouïes. C’est pour servir ses interêts politiques qu’il marie 3 fois sa fille Lucrèce .

Une seule fois , celle-ci trouve l’amour mais l’heureux époux est vite éliminé par le terrible César. Par ailleurs Lucrèce Borgia  qui a reçu une éducation exemplaire et parle l’espagnol et le français, est une intellectuelle , férue d’art et de culture que tout aristocrate, poète, lettré ou humaniste aime à fréquenter.Elle crée un musée dédié à l’Antiquité et  devient protectrice des arts à Ferrare. Sa vie de mère est difficile : 11 grossesses dont seulement 5 aboutissent, 4 fils et une fille. Dans la vraie vie , ou plutôt , dans la vraie mort , Lucrèce Borgia  meurt à 39 ans d’une septicémie consécutive à la naissance d’une fille, qui ne survit pas non plus , veillée par son époux Alfonse d’Este qui lui a toujours conservé son amour.

3 mariages et un enterrement : Lucrèce Borgia victime ou bourreau

A l’instar de Victor Hugo , David Bobée n’a donc pas choisi de positionner sa Lucrèce en victime , pauvrette sans défense vouée aux épousailles politiques serviles par les soins d’un père et d’un frère opportunistes carrieristes sans pitié , mais en vengeresse implacable , assassine d’une jeunesse insouciante et joyeuse par pur orgueil ou par pur principe si on peut dire ( pourrait bien être celle d’aujourd’hui , pas vrai ? ) . Et cette version est sans nul doute plus spectaculaire car elle donne l’occasion à Bobée de mêler tragédie théâtreuse , chorégraphie mixte et bande-son hypnotisante –  Butch Mc Koy seul en scène et l’ensorcelant ” The curse ” d’Agnes Obel – jusqu’à créér une ambiance malsaine où nous , public nous vautrons avec délice motivés par la pensée déculpabilisante  ” c’est bien fait pour eux , c’est bien fait pour elle “ .

Mais , que ce soit dans  la version inspirée de Bobée ou dans la pièce de Victor Hugo , Lucrèce Borgia n’ est devenue ce monstre meurtrier que par la force maléfique de son ascendance familiale et finira dans le bain de sang qu’elle même a provoqué , naviguant entre les cercueils ouverts de ses  jeunes victimes , tuée des mains de ce fils qu’elle n’aura pas eu le temps d’aimer comme une mère .

Beatrice dalle a confié aux journalistes que sa motivation à attaquer les planches d’un théâtre n’a à voir ni avec Victor Hugo , ni avec Lucrèce Borgia , mais qu’elle aurait répondu à l’appel de David Bobée dont elle a vu 5 ou 6 spectacles , pour jouer n’importe quel rôle tant sa confiance est entière ; “le metteur en scène nous dirige , c’est lui qui fait de nous la trompette ou le stradivarius”.

Lucrèce Borgia était présentée à la Filature de Mulhouse jeudi 26 et vendredi 27 novembre 2015 . 100 dates sont proposées jusqu’au mois de mai 2016

Mise en scène et scénographie : David Bobée I assistante à la mise en scène et dramaturgie : Catherine Dewitt I avec : Béatrice Dalle, Pierre Cartonnet, Alain D’Haeyer, Radouan Leflahi, Marc Agbedjidji, Mickaël Houllebrecque, Juan Rueda, Pierre Bolo, Jérôme Bidaux, Marius Moguiba, Catherine Dewitt

Composition musicale / Chant : Butch McKoy I Régie générale : Thomas Turpin I Création lumière : Stéphane Babi Aubert I Création musique : Jean-Noël Françoise I Création vidéo : José Gherrak I
Conception et construction des décors : Salem Ben Belkacem

David Bobée est directeur CDN de Haute-Normandie . Chaque passage de David Bobée à La Filature a durablement marqué son public. Après y avoir montré Shakespeare avec Hamlet puisRoméo et Juliette, il revient avec Lucrèce Borgia, un des plus beaux personnages du théâtre romantique que sert admirablement une Béatrice Dalle. David Bobée a voulu rendre à cette écriture la grande popularité, la grande accessibilité qui était la sienne en son temps. Alliant le tragique au burlesque, l’enjeu est de raconter l’époque de Victor Hugo mais aussi la nôtre, ce qui nous lie. Lors de sa création, la critique a salué un spectacle où « la joie du corps et du jeu » en fait l’un des plus réussis du metteur en scène.

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TOURNEE 2015/2016

FILATURE DE MULHOUSE

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