Jean Dubuffet à la Fondation Beyeler

Jean Dubuffet à la Fondation Beyeler Métamorphoses du paysage jusqu’au 8 mai 2016

Conférence que donnera Sophie Webel sur le sujet «Pourquoi une Fondation Dubuffet ? »le jeudi 3 mars 2016 à la Fondation Beyeler, à Riehen, à 18h30. La conférence sera précédée d’une visite guidée dans le cadre de l’exposition.

Contact :  Monsieur R. Mansour tel : 061 421 13 38 / r.mansour@breitband.ch:

Rendez-vous à la caisse du musée à 16h45. Début de la visite à 17h00.

Jean Dubuffet Commerce prospère 1961©VB
Jean Dubuffet Commerce prospère 1961©VB

Tout est paysage !

” J’éprouve que portraits et paysages doivent se rejoindre et c’est à peu près la même chose, je veux des portraits où la description emprunte les mêmes mécanismes que ceux pour une description de paysage, ici rides et là ravines ou chemins, ici nez ,là arbres , ici bouches et là maisons.”Jean Dubuffet

La Fondation Beyeler a décidé de nous éblouir pour bien commencer l’année avec une centaine d’oeuvres de Jean Dubuffet , le Boris Vian de la peinture , le negociant en vins reconverti , le rebelle du petit monde bien ordonné de l’art de son temps, alternativement peintre ,sculpteur , plasticien  ou même concepteur de masques . Jean Dubuffet est aussi testeur de materiaux et comme un scientifique en son laboratoire , il étale du sable, des ailes de papillons, des éponges, du goudron …pour en extraire subtilement aussi bien la nature humaine que la terre qui la nourrit ou  l’engloutit , c’est selon. En guise d”apotheose , l’exposition Métamorphoses du paysage présente le  Coucou Bazar, spectaculaire œuvre d’art total associant peinture, sculpture, théâtre, danse et musique pour mettre en scène la bande à Dubuffet , ses Praticables : le Grand Malotru , Nini la Minaude , le Prononciateur , Cambriolus , Bébé Dandine, Marie Tremblote ,Dubuffet soi-même…

Jean Dubuffet Argument et contexte 1977©VB
Jean Dubuffet Argument et contexte 1977©VB

Oui , le bougre a de l’humour , et pas seulement pour représenter le fruit de ses gribouillages nés de l’ennui de conversations teléphoniques – le même que celui subi par l’écolier du fond de classe mais qui , hélas pour lui ne s’appelle pas Dubuffet – Vers le milieu des années 40 lorsque cet anarchiste de droite ( ainsi décrit par François Gibault Président de la Fondation Dubuffet , c’est -à-dire un anarchiste qui aime le désordre mais chez les autres , en realité l’artiste est un méticuleux organisé) croque ses amis Plus beaux qu’ils croient avec force sable , terre , charbon  comme  Henri Michaux Monsieur Plume ou façonne ses petites statues précaires autour de 1954 en leur donnant des noms de scènes burlesques comme Madame J’ordonne ou Le Viandot , Dubuffet s’amuse beaucoup avec ses sculptures qu’il bricole avec des trucs trouvés dans la nature , eponges , pierre volcanique , charbon , morceaux de bois … Evidemment , ces techniques plutôt originales lui attirent davantage de critiques que les portraits conventionnels qu’il commet aux Beaux Arts du Havre dès l’âge de 16 ans  -( Armand Salacrou  ou Madame Dubuffet mère ) , un journaliste du Canard Enchaîné n’hésite pas à qualifier son travail  de Cacaïsme .

L’art des autres , le seul qui ait grâce aux yeux de Dubuffet

Même si Jean Dubuffet (1901–1985)  était un personnage plutôt solitaire que son interêt pour l’art autre  n’a pas contribué à permettre de créer un cercle d’amitiés dans le milieu artistique  très dense , il fait partie des artistes qui ont profondément marqué la seconde moitié du XXe siècle , l’art contemporain et le Street Art  lui doivent beaucoup . Citons David Hockney, Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring et peut-être Damien Hirst et ses papillons bleus . Ceux de Dubuffet sont multicolores  dans Paysages aux argus ou couleur terre dans Le Jardin Mulâtre mais ils sont aussi symboliques des cycles de la vie et porteurs de l’âme des artistes .

Baselitz considère avoir été très influencé dans son travail par la découverte de la collection d’Art brut de Dubuffet; David Hockney lui a été séduit par sa manière enfantine de peindre. Ugo Rondinone cite le commentaire d’un journaliste selon lequel Monsieur Dubuffet peint les yeux fermés et relève que ce qu’il retient de Dubuffet c’est sa sincérité et son absence de compromissions.

” Il faut desapprendre pour être libre “ : ce sera chargé de cette maxime qu’il délaissera une pratique académique conventionnelle pour s’inspirer de ceux qui sont sortis du serail culturel , fous , prisonniers, reclus , mystiques et autres refusés . A partir du milieu des années 40 Dubuffet réinvente une forme d’art libérée du carcan culturel contextuel , référente parfois au mode narratif des dessins d’enfance … Il préfèrera désormais les arts bruts aux arts culturels , tout en relevant qu’il n’est pas facile d’innover derrière Kandinsky, Klee , Matisse ou Picasso . Jean Dubuffet oppose culture et creation , la première appartenant pour lui au passé , la seconde étant conjuguée au présent, opinion qui ne plaît pas partout et   même si Dubuffet s’est  fait pas mal d’ennemis parmi les intellectuels de son époque, il  a beaucoup fréquenté les poètes  et les écrivains : Michaux  , Francis Ponge , Alexandre Vialatte ( ami très proche ),Alphonse Chave Philippe Dereux ainsi que Paul Leautaud ou Antonin Artaud ( interné en Suisse les 20 dernières années de sa vie )Il eut peu d’amis artistes car il était réputé atrabilaire et procedurier et bien qu’il  ait croisé la route de Fernand Leger ou Masson , il  est resté assez seul finalement . André Breton l’a tout de même toujours soutenu malgré ses sentences  lapidaires lancées contre l’intelligentsia de l’époque.

Ça se peut que la position assise de l’intellectuel soit une position coupe-circuit.
L’intellectuel opère trop assis : assis à l’école, assis à la conférence, assis au congrès, toujours
assis. Assoupi souvent. Mort parfois, assis et mort” Extrait de L’Art brut préféré aux arts culturels JD

“L’art , clame-t-il , deteste être reconnu et salué par son nom” pour justifier la valeur et l’interêt qu’il faut porter à l’Art brut .

A l’instar de Picasso qui aimait à préciser qu’il ne peignait pas ce qu’il voyait mais ce qu’il pensait , les paysages de Dubuffet ne sont pas des reproductions fidèles , mais des traductions d’images mentales : ils donnent à voir le monde immatériel qui réside dans l’esprit de l’homme; pour Paul Eluard , la terre est bleue comme une orange ; le Petit Prince évolue sur une planète toute plate où l’on trouve juste la place pour la rose et le renard . L’absence de perspective si particulière à la vision enfantine se retrouve chez Dubuffet dans  de nombreux tableaux comme Terre orange aux Trois Hommes ou le Bocal à vaches  .C’est comme cela qu’il developpe l‘idée d’un paysage de l’esprit , qui n’a que faire des conventions esthetiques artistiques.

Paysages corporels et corps paysagés, tout est possible et technique

..” Je dois dire que j’ai toujours beaucoup aimé les tables ” Non ce n’est pas une blague du regretté Pierre Desproges .

” Je suis persuadé que n’importe quelle table peut être pour chacun de nous un pays aussi vaste que toute la chaîne des Andes …”

Jean Dubuffet Topographie Blonde 1958©VB
Jean Dubuffet Topographie Blonde 1958©VB

Dubuffet est le peintre de la confusion du genre humain , il se délecte de l’intrication terre-homme ou femme-terre qu’il produit en recueillant des materiaux de toute sorte pour former un conglomérat plausible mais qui signe tout de même sa rupture avec les normes et les conventions esthetiques. Dubuffet est aussi un inventeur fou : à partir de 1953 , il élabore avec les Pâtes battues une nouvelle technique de traitement materiel de la couleur, appliquant à a spatule une pâte colorée lisse sur des couches antèrieures de peinture encore humide.. Du bout de sa spatule , l’artiste grave ensuite légèrement des figures et des traces dans la pâte picturale encore cremeuse.Cet ensemble d’oeuvres est dominé par des représentations de paysages et de tables comme La Butte aux visions 1952 ou Le Geologue 1950. Dans les paysages représentés en 1956 comme J’habite un riant pays , Dubuffet traite le sol  plutôt de façon décorative comme une marquetterie ou ce que donnerait une vision à travers un Kaleïdoscope (Coursegoules en Provence) .La façon de magnifier ces paysages est en soi une Célébration du sol , un hommage geologique . Dans les Texturologies , il crée des surfaces naturelles illimitées qu’il retravaille par giclures , éraflures , grattage .Dans les Materiologies , il ajoute à ses compositions du papier d’argent et du papier doré aux substances organiques. En 1961 , Dubuffet  abandonne la terre agricole pour le paysage urbain.Il  realise entre autres  une cartographie toute en couleur  de Paris  qu’il intitule Paris Circus ; il déclare ” Je veux que ma rue soit folle, que mes chaussées , boutiques et immeubles entrent dans une danse folle…” Il associe à cette nouvelle serie , une expérimentation musicale avec Asger Jorn .

L’invention d’un autre paysage : l’Hourloupe ,le Coucou Bazar ou la Comedie de la vie

Jean Dubuffet Coucou Bazar©VB
Jean Dubuffet Coucou Bazar Neanter©VB

Le Cycle l’Hourloupe (creation par assonance de Jean Dubuffet : hurlement ,hululement ,Riquet à la Houppe ,loup , Le Horla de Guy de Maupassant inspiré d’égarement mental  )serait  né de ses propres  gribouillages lorsqu’il était au teléphone mais aurait bien pu être inspiré par ceux dont l’écolier qui s’ennuie emplit discrètement son coin de page jusqu’à en former un Puzzle.Un puzzle ,  c’est exactement le résultat qu’en obtient Jean Dubuffet qui décide de découper ces figures puis de les poser  sur fond noir et en tirer un petit livre de vingt-six pages de texte jargonnant, chaque page étant ornée d’un dessin au stylo à bille . »
C’est par les rayures que Dubuffet réunit ensuite ses figures. Le Coucou Bazar, théâtre peint ou peinture animée, est né. A partir de 1971, Jean Dubuffet  aménage un grand atelier à l’ancienne Cartoucherie de Vincennes et commence le travail sur son spectacle Coucou Bazar et ses praticables . Comme on peut le voir à la Fondation Beyeler les mercredis et dimanches, on peut assister à un théâtre du genre  Nôgaku  dans lequel prennent vie les creatures de l’artiste , leur mouvement proche de l’immobilité donne aux danseurs l’allure de cosmonautes en apesanteur , à moins que l’inspiration ne vienne plutôt du théâtre balinais , en tout cas , le spectacle est très émouvant , le spectateur pourra répondre à la main tendue mais le plus délicatement possible : l’habillage et le deshabillage des Praticables demande beaucoup de patience. Il s’agit d’un ballet de sculptures, de peintures, de costumes hachurés. La musique est de İlhan Mimaroğluu, compositeur turque de musique électronique, la chorégraphie est de Jean McFaddin. Dubuffet invente une sorte de Commedia dell’arte dont les acteurs sont ses propres sculptures, dans le style Hourloupe, hachurés.Les  premières représentations du Coucou Bazar furent données en 1973 au Guggenheim de New-York puis au Grand Palais à Paris puis à Turin en 1978.

” Dans ma pensée , les travaux rattachés à ce cycle de l’Hourloupe sont liés les uns aux autres, chacun d’eux étant un élément destiné à s’insérer dans l’ensemble.Celui-ci veut être la figuration d’un monde autre que le nôtre, un monde, si l’on veut, parrallèle au nôtre, et c’est ce monde qui porte le nom de l’Hourloupe “

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 DATES REPERES:

1942 :Jean Dubuffet décide de se consacrer entièrement à la peinture; son premier groupe d’oeuvres s’intitule Marionnettes de la ville et de la campagne

1944: première exposition Galerie René Drouin; ses travaux restent très controversés jusqu’en 1947.

1945 :  séjour en Suisse , visites de cliniques psychiatriques , developpement de son interêt à l’art qu’il nomme brut.

1964 :  publication du premier fascicule du Catalogue intégral des travaux de Jean Dubuffet, qui en compte aujourd’hui 38.

1965: première exhibition à la Galerie Beyeler Expositions régulières jusqu’en 1976

Les archives de Dubuffet déménagent rue de Verneuil.

1970: début du chantier Closerie falbala à Perigny-sur-Yerres projet mélant architecture et sculpture et expo au Kunstmuseum et à la Kunsthalle de  Bâle

1974 : après 12 ans de travail , Dubuffet arrete la serie l’Hourloupe  . La Fondation Dubuffet est reconnue d’utilite publique.

1975/76 : ouverture de la collection de l’Art Brut Jean Dubuffet offerte à la ville de  Lausanne et  installée ancore aujourdhui au château de Beaulieu .

1981 : expo Guggenheim New-York et au Centre  Pompidou  pour les 80 ans de Dubuffet

1984 : redige sa Biographie au pas de course

1985 : Décès

Pour voir Dubuffet il faut savoir lire et parfois rire sans médire.

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” Je crois que dans tous mes travaux, j’ai été porté à représenter de quoi est faite notre pensée. A représenter non pas le monde objectif , mais ce qu’il en advient dans la pensée” Jean Dubuffet.

Le commissaire de l’exposition est Dr .Raphael Bouvier

Cette exposition montre des œuvres issues d’importants musées internationaux et de grandes collections particulières. Elle a été généreusement soutenue par la Fondation Dubuffet deParis. Entre autres les prêteurs sont : le MoMA et le Guggenheim à New York; le Centre Pompidou, la Fondation Louis Vuitton et le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris à Paris; la National Gallery, le Hirshhorn Museum and Sculpture Gardens à Washington; le Detroit Institute of Arts; le Moderna Museet de Stockholm; le Museum Ludwig de Cologne; la Staatliche Kunsthalle Karlsruhe; le Kunsthaus Zürich et bien d’autres encore.

L’exposition « Jean Dubuffet – Métamorphoses du paysage » a été soutenue par : Dr. Christoph M. und Sibylla M. Müller.

Catalogue en anglais  et allemand Jean Dubuffet CHF 62, 50

Conférence de Sophie Webel, directrice de la Fondation Dubuffet de Paris :  jeudi 3 mars 2016 à 18h30 En français et en collaboration avec l’Alliance Française de Bâle

La performance dansée Coucou Bazar a lieu les mercredis 15h et 17h et dimanches à 14h et 16h . Choregraphes : Kiriakus Hadjiioannou et Elodie Bergerault ; Danseurs recrutés à Bâle ( Kaserne)

 FONDATION BEYELER

Baselstrasse 101
CH-4125 Riehen/Bâle
Tél. + 41 61 645 97 00
Fax + 41 61 645 97 19
E-Mail : info@fondationbeyeler.ch

Le musée est ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, le mercredi de 10 h à 20 h y compris le dimanche et les jours fériés.Le mercredi 17 février 2016, à l’occasion de Carnaval, le musée fermera ses portes dès 16 heures.

FONDATION DUBUFFET

 

 

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