Forum Grimaldi Monaco Francis Bacon, Monaco et la culture française

Francis Bacon, Monaco et la culture française

Au Forum Grimaldi Monaco jusqu’au 4 septembre 2016

Francis Bacon Tryptique Studies of the Human Body 1970 Forum Grimaldi© VB
Francis Bacon Tryptique Studies of the Human Body 1970 Forum Grimaldi© VB

Le commissariat de l’exposition « Bacon, Monaco et la culture française »  a été confié à Martin Harrison, auteur du Catalogue Raisonné de Francis Bacon. Cette exposition est réalisée avec le concours de la succession Francis Bacon à Londres et de la Francis Bacon MB Art Foundation à Monaco.L’exposition, qui présente soixante-six œuvres de Francis Bacon et treize œuvres comparatives, est l’un des projets les plus ambitieux consacré à cet artiste depuis longtemps.

Le Grimaldi Forum invite le public à découvrir l’œuvre de Francis Bacon (né à Dublin en 1909 et mort en Madrid en 1992, qui a vécu à Londres, Paris et Monaco) sous un angle inédit : l’influence de la culture française et sa période monégasque. Sont ainsi présentés des triptyques majeurs, des tableaux parmi les plus significatifs de l’artiste, et d’autres moins connus, regroupés par thématiques et se référant directement ou indirectement à la France et Monaco.

L’une des particularités de cette exposition est d’offrir un regard croisé destiné à montrer les œuvres des grands maîtres ayant inspiré Francis Bacon : Giacometti, Léger, Lurçat, Michaux, Soutine, Toulouse-Lautrec, etc.  Parmi les grandes institutions prêteuses, citons la Tate Britain à Londres, Arts Council Collection, l’Art Gallery de New South Wales, le Centre Pompidou, ainsi que de nombreuses collections privées.

Francis Bacon s’est fortement imprégné de la culture française dès son premier séjour parisien à la fin des années 1920. Au printemps 1927, alors âgé de 17 ans, il s’installe à Chantilly, où la famille Bocquentin l’accueille et lui enseigne le français. La même année, au cours d’une exposition à la Galerie Paul Rosenberg à Paris, il découvre les peintures de Picasso, qui vont forcer sa vocation de peintre. En juillet 1946, après avoir vendu son tableau Peinture 1946 à Erica Brausen, qui deviendra sa marchande d’art deux années plus tard, Bacon quitte Londres pour la Principauté où il s’installera jusqu’au début des années 1950. C’est à Monaco qu’il peint son premier « pape » inspiré principalement du Portrait du Pape Innocent X de Vélasquez et qu’il commence à concentrer son travail sur la forme humaine. C’est une étape décisive dans son œuvre qui l’amènera plus tard à être reconnu comme l’artiste figuratif le plus énigmatique de l’après- guerre.

Francis Bacon Head IV 1949 Forum Grimaldi ©VB
Francis Bacon Head IV 1949 Forum Grimaldi ©VB

Tout au long de sa vie, Bacon n’a cessé de séjourner à Monaco et dans le sud de la France. Dans les années 1950 et 1960, il reviendra souvent avec son cercle d’amis de Soho et de Wivenhoe. Au cours des deux décennies suivantes, on l’y apercevra surtout avec ses amis parisiens et avec John Edwards, qui était à la fois sa « muse » et son compagnon. Bacon prend un atelier-appartement à Paris en 1974 qu’il va garder jusqu’à 1984 – 14 rue de Birague dans le Marais -. Il y peint  de nombreux tableaux et les portraits de ses amis parisiens, notamment Michel Leiris et Jacques Dupin.

Bien que deux rétrospectives lui aient été consacrées de son vivant à la Tate Gallery, en 1962 et 1985, celle du Grand Palais à Paris, en 1971, est considérée comme l’événement le plus important de sa carrière. Seul Picasso avait eu le privilège de se voir offrir une rétrospective de son vivant au Grand Palais en 1966. Une itinérance de l’exposition, recentrée sur les relations de l’artiste avec l’Espagne, Francis Bacon de Picasso à Vélasquez est ensuite programmée au Guggenheim Museum de Bilbao, du 30 septembre 2016 au 08 janvier 2017.

Cette exposition est aussi le premier grand événement organisé avec le concours de la toute récente Francis Bacon MB Art Foundation, inaugurée à Monaco le 28 octobre 2014 (jour anniversaire de la naissance de l’artiste) par S.A.S le Prince Albert II. Cette institution à but non lucratif, est l’unique fondation au monde dédiée à l’artiste. Sa mission est de  promouvoir une meilleure compréhension de l’œuvre, de la vie et des méthodes de travail  de Francis Bacon au niveau mondial, tout en portant une attention particulière à la période durant laquelle le peintre vécut et travailla à Monaco et en France.

La Fondation soutient de nouvelles recherches sur le peintre, parraine des artistes émergents, organise des expositions et des séminaires sur l’œuvre de Bacon en partenariat avec des institutions locales et internationales et finance des projets associés à l’artiste.

RENCONTRE AVEC LE COMMISSAIRE – Martin Harrison

 En quoi Monaco a-t-il joué un rôle important dans le parcours artistique de Francis Bacon ?

A Monaco, entre 1946 et 1949, Bacon s’est consacré à reformuler entièrement ses idées à propos de l’art. Il a trouvé son sujet. Il a gardé très peu de ce qu’il a peint au Monaco, mais  se cristallise en 1949 comme un peintre du corps humain, de l’esprit humain. Monaco était, évidemment, le catalyseur.

Quels sont les signes les plus apparents de la culture française ?

La seule référence, la plus célèbre et historique de l’art de Bacon est probablement le  Portrait du Pape l’Innocent X de Vélasquez . Mais dans leur facture ses peintures ont été plus directement inspirées par des artistes français, ou les artistes vivant en France – Degas, Manet, Toulouse-Lautrec, Van Gogh, Gauguin, Picasso, Giacometti. Ces signes sont visibles à travers son œuvre.

 En quoi l’exposition au Grimaldi Forum Monaco va-t’-elle s’imposer comme  événement ?

Il est surprenant mais vrai, que, malgré la reconnaissance de l’amour de Bacon pour la France, pour son art et sa culture – et de la même façon avec Monaco – il n’y a jamais eu d’exposition qui a cherché à démontrer la signification de cet amour. Francis Bacon, Monaco et la culture la française sera la première à explorer cette relation réciproque, au travers de plus de soixante peintures particulièrement choisies.

Scenographie de l’exposition visite guidée

Francis Bacon Forum Grimaldi © VB
Francis Bacon Forum Grimaldi © VB

Dès l’entrée , le ton est donné , le visiteur est confronté à la violence de l’artiste, une photo de Francis Bacon tenant deux pièces de bœuf, évoquant la crucifixion, est reproduite en grand format. La première salle présente les œuvres-sources qui ont influencé les premières toiles de Francis Bacon de 1929 à 1933 (Toulouse-Lautrec, Jean Lurçat, Fernand Léger). La perspective sur la salle suivante s’ouvre sur le portrait du pape Innocent X d’après Vélasquez dont Francis Bacon s’est inspiré pour créer une série de toiles emblématiques totalement hypnotiques.

L’étude de la représentation du cri humain a exercé chez l’artiste une immense fascination  et l’une de ses célèbres sources d’inspiration est le cri de la nourrice dans le Cuirassé Potemkine de Eisenstein dont un extrait sera diffusé en regard des peintures. « Caverne noire » est le nom donné à la salle suivante, dont l’atmosphère a été voulue sombre et oppressante, grâce notamment à la présence de rideaux de velours. Une structure métallique suspendue au centre de la salle souligne l’idée de la cage, une inspiration tirée des œuvres de Giacometti, dont deux dessins sont exposés en début de salle. Deux toiles de la série  consacrée à  Van  Gogh  amorce  un  couloir  de transition  entre cette « Caverne noire » et une salle dédiée à la représentation baconienne du corps humain. Trouvaille scenographique : la présence de miroirs permettra un jeu de reflet mêlant les œuvres de Francis Bacon consacrées aux corps humain, à la propre image du visiteur, tantôt opposant et tantôt rapprochant les œuvres et leurs reflets.

La suite de l’exposition est consacrée à la relation de Bacon avec la France et Monaco, qui débute par un sas didactique avec photographies d’archives et espace vidéo. Suivi d’une grande salle ou les œuvres sont confrontées avec des œuvres influentes, comme celles de Soutine ou de Michaux. Un nouvel espace didactique introduit la salle consacrée au triomphe de l’artiste au Grand Palais en 1971 et présente le premier triptyque de cette exposition avec l’évocation des marches, colonnes et d’une cimaise courbe éclairée, justifiées par l’architecture de l’entrée du Grand Palais représentée par quelques éléments scénographiques (cf. photo de l’entrée du Grand Palais).

Les trois salles suivantes célèbrent les derniers « Opus » de Bacon qui marquent la consécration de Bacon, l’apogée d’un style et d’un processus créatif sans commune mesure, avec notamment deux triptyques majeurs et la toute dernière toile de l’artiste en 1991, inédite.

Changement d’échelle ensuite, avec une galerie de portraits à l’ambiance intimiste où les visages de ses amis proches s’exposent sur des toiles de petit format. Enfin l’exposition se termine sur une évocation du mythique studio londonien de Bacon, 7 Reece Mews, grâce à des photographies de son appartement et des « détritus » de son atelier. La photographie a joué un rôle majeur pour Francis Bacon . Son atelier londonien,  a laissé un témoignage extraordinaire de ses innombrables sources iconographiques et près de 7 500 pièces (photos, livres, notes, dessins, etc.) en ont été exhumées …

Entrez dans la cabine Photomaton , prenez une photo , digitalisez-là , et voilà , vous integrez  virtuellement le bric-à-brac baconnien : c’est la proposition ludique du Forum Grimaldi .

FRANCIS BACON ET MONACO

Francis Bacon Pope I 1951 Forum Grimaldi ©VB
Francis Bacon Pope I 1951 Forum Grimaldi ©VB

Francis Bacon  devient résident monégasque entre 1946 et le début des années 50 et reviendra séjourner à Monaco et sur la Côte d’Azur de façon très régulière. La dernière date connue d’un séjour à Monaco est en 1990. Il peint quasi continuellement à Monaco, mais détruit presque toute sa production.En 1946, Bacon entreprend ses premiers travaux sur le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez . Il travaillera sur la figure du Pape pendant près de 25 ans bien qu’il fût un athée notoire.Chez Bacon, l’utilisation de la symbolique chrétienne n’a rien de blasphématoire. Ce qui intéresse Bacon dans le portrait du Pape Innocent X par Vélasquez, c’est l’autorité qui s’en dégage. Cette autorité, il va la désacraliser, l’humaniser. Dans ses portraits de papes, Bacon met en confrontation le sacré et le profane, comme également, dans presque tous ses tableaux on retrouve l’alliance de la vie et la mort.

« Je pense que c’est l’un des plus beaux portraits qui aient jamais été faits ; et j’ai fini par en être obsédé. J’achète livre sur livre dont l’illustration comporte ce Pape de Vélasquez, car il me hante et m’ouvre à toutes sortes d’impressions et même, allais-je dire, de domaines de l’imagination » (1962)

On compte une cinquantaine de variations jusqu’en 1971 parmi les toiles qui ont survécu. Bacon, qui détruisait systématiquement ses œuvres lorsqu’il n’était pas satisfait, dira d’ailleurs rétrospectivement n’être satisfait d’aucun de ses papes. Un autre grand motif religieux abordé par le peintre a été la crucifixion. Bacon décrivait ce thème obsessionnel comme « une armature magnifique » à partir de laquelle exprimer la souffrance, les instincts de brutalité et de peur.

Autre fait marquant de sa période monégasque, c’est à Monaco que Bacon commence à travailler sur la surface non-préparée de ses toiles. Après avoir perdu tout son argent au Casino et n’ayant plus les moyens d’acheter du matériel, il commence à travailler à l’envers de la toile et cela restera une habitude qu’il conservera tout au long de sa carrière.

Enfin, il est difficile d’évoquer la vie de Bacon à Monaco sans mentionner le goût du jeu de l’artiste, qui lui vient de son enfance. Son père, capitaine à la retraite de l’infanterie légère  de Durham, s’est reconverti en éleveur et entraîneur de chevaux de course, et, enfant, Francis est chargé de valider les paris de son père. Il jouera tout au long de sa vie. Il avait, de manière illégale, installé une table de roulette dans son atelier de Cromwell Place à Londres (l’ancien atelier du peintre préraphaélite John Everett Millais) entre 1943 et 1951. Mais chez Bacon l’intérêt pour le jeu n’est pas seulement anecdotique mais intrinsèquement lié à sa vision de la création artistique : l’élément de chance dans le processus de création, comme au jeu, implique pour le peintre des montées d’adrénaline, des alternances entre exaltation et abattement, profondément créatrices.

FRANCIS BACON ET LA CULTURE FRANCAISE

Francis Bacon Figure in Movement 1972 - derriere Rodin - Forum Grimaldi ©VB
Francis Bacon Figure in Movement 1972 – derriere Rodin – Forum Grimaldi ©VB

Après son séjour à Paris de 1927 à 1929, Bacon retourne à Londres et s’installe comme créateur de meubles jusqu’en 1931. A cette époque, Bacon côtoie des amis artistes tels que Roy de Maistre et Graham Sutherland. Reconnu comme avant-gardiste dans son travail de design, il s’inspire de Le Corbusier, Eileen Gray, Charlotte Perriand, et de tous les  modernistes français. Son premier tableau de 1929 Watercolour (encre, aquarelle, gouache), le plus ancien qui ait survécu, est directement inspiré par ses créations de tapis. Dans ses compositions, on retrouve les influences de Lurçat, Fernand Léger, De Chirico.

Francis Bacon est un artiste autodidacte. Il apprend la peinture à travers l’art français : la grande tradition de la peinture chez Ingres, la technique de Cézanne, « le sens de  la  tragédie » chez Van Gogh qu’il considérait « comme le plus grand artiste de sa période », la maîtrise du nu chez Courbet, l’utilisation de la couleur chez Bonnard, les œuvres de Degas, Monet, Soutine, Seurat et Picasso qu’il mentionnait le plus volontiers, la grande qualité des dessins de son ami Alberto Giacometti à qui il empruntera le motif de la cage.

Parmi les inspirations qui ont compté dans le travail de Bacon autour de la représentation du corps humain, la sculpture tient une place essentielle. Michel-Ange et Rodin alimentent la réflexion de Bacon sur la forme humaine, que l’artiste allie dans ses œuvres aux photographies d’Eadweard Muybridge décomposant le mouvement humain et  animal à la fin du XIXème siècle.

« De tous les pays que je connais, la France est très certainement mon préféré. »

En novembre 1966, la Galerie Maeght expose l’artiste qui obtient une reconnaissance indéniable du milieu artistique parisien. La galerie publie la même année un numéro de la revue Derrière le Miroir consacré à Bacon et préfacé par Michel Leiris, écrivain français, ethnologue et historien d’art. Leur admiration réciproque va faire naître entre eux une profonde amitié. Les tableaux de Bacon sur le thème de la tauromachie ont par exemple été influencés par les écrits de Leiris sur le sujet.

Après le succès de sa rétrospective au Grand Palais en 1971, , Bacon est considéré comme une légende vivante dans la capitale française ainsi que par la presse parisienne. Son galeriste et ami Claude Bernard lui organisera de nombreuses expositions dans les années 1970. Notamment une exposition légendaire en 1977 d’une vingtaine de tableaux seulement mais qui attira une telle foule que la police dut boucler la rue des Beaux-Arts pour éviter une émeute.

Ses dernières expositions dans la capitale auront lieu en 1984 à la Galerie Maeght-Lelong  puis en 1987 à la Galerie Lelong pour laquelle Jacques Dupin, que Bacon admire comme poète, critique d’art et directeur de galerie, préface le catalogue.

Son ami intime, John Russell résume la relation de Francis Bacon et la France :

« Bacon possède tout un tas de savoirs français, un vrai petit trésor (…) Je les soupçonne de préférer une bonne conversation avec des français à presque toutes les formes de divertissement formel. Il adore le caractère radical et intraitable de la conversation des français, il aime l’imagination débordante des meilleurs peintres français, l’ambition démesurée, le sérieux total, la propension à tout oser, le savoir inné de la carrière bien menée. »

Une des expositions qui aura le plus compté dans la vie de Bacon est la rétrospective du Grand Palais en octobre 1971 où 104 œuvres seront présentées. C’est un grand honneur pour l’artiste, francophone et ardent francophile, qui attribuait une grande valeur à l’opinion des français. D’autant plus que le seul autre artiste à avoir reçu un tel honneur de son vivant en 1966 était Picasso!

« Si les Français apprécient mon travail, alors j’aurai le sentiment d’avoir, d’une certaine façon, réussi. »

Cette rétrospective est un triomphe bien que marquée par la mort tragique de son compagnon, George Dyer, à l’Hôtel des Saints-Pères, trois jours avant l’ouverture de l’exposition . Bacon réalisera trois triptyques dédiés à son amour perdu, à Georges Dyer, que l’on appelle les triptyques noirs .

FRANCIS BACON ET LE CORPS HUMAIN Par Itzhak Goldberg**

Francis Bacon Study of a Figure 1954 Forum Grimaldi © VB
Francis Bacon Study of a Figure 1954 Forum Grimaldi © VB

Critique d’art, auteur, conférencier, commissaire d’expositions, Professeur émérite d’histoire de l’art contemporain à l’université Jean Monnet de Saint Etienne. En 1979, il choisit comme thème de sa Maîtrise d’histoire de l’Art à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de M. Jean Laude : « Bacon : le corps dans l’espace »

Plus que de thèmes, l’univers de Bacon est composé avant tout d’obsessions centrées sur le corps humain. Les figures déformées, les visages distendus, les formes organiques aux contours incertains, les voluptueux empâtements d’un pinceau lourdement chargé forment un espace où la matière picturale se confond avec les amas de chair. Des corps tourmentés et ramassés dans un mouvement de vrille. Des hommes, à la limite de la désagrégation, vissés sur eux-mêmes. Des êtres triturés, torturés de l’intérieur, piégés dans un espace réduit, décomposés en taches sans contours. Des figures peintes dans des attitudes quotidiennes, souvent sur un support familier : une chaise, un lit, un fauteuil, un bidet. Elles sont assises, couchées, vautrées, penchées sur un lavabo… Figures hybrides, condamnées à l’inconfort, qui assument mal leur corps et cherchent désespérément une solution pour le poser. Parfois agressives, mais le plus souvent recroquevillées dans une position fœtale ou accroupies comme pour se défendre des éventuelles agressions du monde extérieur ou pour échapper aux regards et leur offrir moins de prise.

Des figures brouillées, de couleur chair, qui se heurtent à des fonds abstraits et unis. Prisonniers d’un univers carcéral inhumain qui les condamne à l’impuissance, les individus sont isolés, exposés à la douleur, à la cruauté et à l’abjection.

Face au visage de ces personnes, le miroir déformant baconien se prête à toutes les  outrances et invente des tortures picturales dignes d’une chirurgie anti-plastique. Il n’en reste pas moins que les titres qui évoquent des êtres humains, le plus souvent des amis intimes de l’artiste, incitent le spectateur à les regarder comme des portraits. A la différence près que chez Bacon le visage devient un terrain d’expérimentation qui n’exclut pas l’intervention du hasard. “Essayant de faire un portrait, mon idéal serait de prendre une poignée de peinture et de la jeter sur la toile, avec l’espoir que le portrait serait là”, déclare l’artiste.

Ses « portraits », dépouillés de toute ressemblance “trait pour trait”, de tout réalisme photographique, sont des métabolismes difformes en voie de désintégration lente mais certaine. Pourtant, ces évidences brutes d’une présence grattée jusqu’au sang trahissent l’identité de leur modèle par un rictus ou une grimace, marqués dans une chair, imprimés comme un sceau. Reconnaissables, ils demeurent dans un anonymat social, hors de toute psychologie et de toute narration.

Lieux des apparences perdues et retrouvées, ces visages brossés, griffés, rayés, transparaissent sous les coups de pinceau, les marques, les ratures, l’estompage des contours. Dans ces gestes de violence anxieuse, où le visage se métamorphose en une tête désossée et décharnée, l’artiste n’épargne ni ses proches ni son image propre. Les Three studies of Henrietta Moraes (1969) de face et de profil, balafrées et rayées de traînées blanches, ont les traits “cassés”, comme heurtés par un choc puissant. Le visage de Michel Leiris (1976), est aplati et comprimé, comme passé à travers une superposition de loupes.

D’autres portraits entretiennent un dialogue entre Bacon et l’histoire de l’art. Le plus illustre est le portrait du pape Innocent X de Vélasquez, qui a terriblement impressionné Bacon. Ce tableau-fétiche donne lieu à l’une des plus importantes séries réalisées à partir de la fin des années quarante. Dans la version de l’artiste anglais, le dignitaire, dont la bouche béante laisse échapper un cri étouffé, est cloué à son siège derrière un rideau de zébrures. Challenge artistique insurmontable ou, comme le suggère David Sylvester, écho lointain de l’image du père, cette représentation hante et intimide le peintre, au point qu’il refuse de voir l’original qui se trouve à Rome, et travaille comme à son habitude à partir de reproductions photographiques. Mais sans doute le vrai sujet de cette œuvre est-il, pour reprendre une expression de l’artiste : “faire un jour la peinture la meilleure du cri humain”.

Avec Vélasquez, Van Gogh est le seul auquel Bacon rende hommage, avec plusieurs  variations à partir du Peintre sur la route de Tarascon, (1888). Bacon représente le peintre hollandais remontant une route oblique, longée d’arbres. La toile serrée contre sa poitrine, appuyée sur une canne, Van Gogh, le vent dans le dos, semble avancer péniblement mais résolument. (Study for Portrait of Van Gogh VI, 1957) A l’air libre, au milieu des champs, Van Gogh, cet alter ego mythique du peintre britannique, devient la seule et unique figure à échapper à la condition inhérente à l’être humain dans l’œuvre de Bacon, l’enfermement.

Study for a Portrait

Francis Bacon Study for Portrait of John Edwards1984 Forum Grimaldi © VB
Francis Bacon Study for Portrait of John Edwards1984 Forum Grimaldi © VB

Placé entre la première série phare des Papes de 1953 et la suite des peintures Man in Blue, 1954, Study for a Portrait représente un moment fortement significatif dans l’œuvre de Francis Bacon. Bacon utilise pleinement l’extraordinaire atmosphère de la peinture pour commenter l’état de l’homme dans l’Europe existentialiste de l’après-guerre. Dans l’évaluation de l’œuvre entière de Francis Bacon, il est évident qu’entre 1948 et 1963, il avait une tendance forte à peindre des séries. Ces séries – plusieurs Papes, Têtes, les études du masque vivant de William Blake, les sept Hommes dans les peintures Bleues, les sept hommes à lunettes – étaient parfois identifiées comme telles.

Study for a Portrait (1953) est le plus rigoureusement “grisaille” parmi les peintures de Bacon de cette période. La figure monumentale, à lunettes, portant un costume sombre et soigneusement amidonné (quelque peu gênant), le col blanc et la cravate violette, est décrite d’un point de vue quelque peu sommaire. À proprement parler « les lunettes » sont un pince- nez et renvoie au film d’Eisenstein “le Cuirassé Potemkine” de même que le célèbre cri de l’infirmière dévalant les escaliers d’Odessa que Bacon avait repris dans les personnages de ces Papes. Frontal, impérieux, tête dressée, il rappelle des personnages « d’autorité » que Bacon met à distance magistralement, qu’ils soient papes ou « hommes d’affaires ». L’espace confiné qu’occupe le personnage est délimité dans une peinture bleu pâle et puis,  plus sombre ce qui intensifie l’isolement de l’homme résolument impassible. La chaise est dans la continuité des huit Papes que Bacon a peints, dans une forme simplifiée, géométrique.

Study for a Portrait (1953) prend sa place, alors, dans un panthéon d’images arrêtées d’angoisse existentielle masculine et de solitude.

GRIMALDI FORUM MONACO

Horaires : Ouvert tous les jours de 10h00 à 20h00 Nocturnes les jeudis jusqu’à 22h

Visites guidées = 8€, tous les jeudis et dimanches à 14h30 et 16h30 dans la limite des places disponibles (maximum 25 personnes)

Billetterie Grimaldi Forum

Tél. +377 99 99 3000 – Fax +377 99 99 3001 – E-mail : billetterie en ligne ticket@grimaldiforum.mc 

Catalogue  de l’exposition : prix public 39€. Date de publication : Juin 2016

Francis Bacon Triptych 1987 Forum Grimaldi ©VB
Francis Bacon Triptych 1987 Forum Grimaldi ©VB
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