Incursion dans l’univers de la danse contemporaine

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La vraie vie des danseurs

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30 danseuses et danseurs de 14 nationalités différentes en répétition pour le Ballet de Richard Wherlock

Ce samedi 9 septembre , le Théâtre de Bâle était en fête, l’occasion pour le public de pénétrer dans le Saint des Saints sur gracieuse invitation et d’assister aux répétitions des professionnels de la danse contemporaine , du théâtre et de l’opéra , voire de s’essayer à l’une de ces pratiques artistiques sous l’oeil attentif du maître de Ballet Richard Wherlock par exemple . Quoi de plus réjouissant que de percevoir la partie immergée de ce monde gracieux et élégant dont nous ne découvrons habituellement que le produit fini  ? Ainsi , Frank Fannar Pedersen n’est pas le gesticulant Peer Gynt de la pièce éponyme, Andrea Tortosa Vidal n’est pas Blanche Neige, Jorge Garcia Perez n’est pas Robin Hood ni la Fée Carabosse, Ayako Nakano n’est pas Judith etc etc… Les danseurs et danseuses sont des êtres ( presque )  comme vous et moi , de chair , d’os et de sueur .

A les observer enchaîner consciencieusement arabesques et pas de bourrée , attentifs aux injonctions de la maîtresse de ballet ( Christiana Sciabordi ici )  , aucun doute sur ce qu’ils sont en vérité :  des  travailleurs de force qui , parfois tout de même , sourient ,  assurés de n’être pas seuls dans leur monde de souffrance ; au Ballet de Bâle , chez Richard wherlock , ils sont environ 30  de 14 nationalités différentes , insiste le maître de danse britannique , ils ne sont d’ailleurs que deux suisses , dont lui-même recemment officiellement suissisé. Autant dire que le mot synchronisation  prend là tout son sens : plié , tendu , glissé , dégagé,  doit être entendu et compris de tous. Le danseur , défini prosaïquement comme l’artiste qui interprète des compositions chorégraphiques , doit donc cumuler les talents : être polyglotte , certes , mais aussi parfois , savoir voler – la preuve par l’image- et retomber sur ses élégants chaussons avec la grâce que l’on attend de lui sans montrer le moins du monde le chemin de croix qu’il lui a fallu parcourir pour en arriver là. Observer les danseurs en répétition en donne une vague idée mais on peut aussi se tourner vers la litterature spécialisée pour obtenir un éclairage complémentaire .

Ainsi,  Pierre-Emmanuel Sorignet, convié en mai dernier au Théâtre de Bâle pour une conférence sur la – vraie- condition du danseur , danseur lui-même , chorégraphe mais aussi sociologue , maître de conférence à l’Université de Toulouse-III , s’est infiltré dans les coulisses d’une vocation pour publier un ouvrage sobrement intitulé ” Danser “( Editions La découverte) . Autant dire que Pierre-Emmanuel Sorignet en connaît un rayon sur la question depuis qu’il a entamé son enquête en 1998 assortie d’ une centaine d’entretiens ,  immersion méticuleuse  dans l’univers de la danse contemporaine, domaine artistique qui n’en finit pas de courir après ses lettres de noblesse , trop longtemps considéré  comme le rejeton quelque peu extravagant secondaire de ses illustres père et mère : le théâtre et la musique .

La vie du danseur serait-elle une vie de chien ? Pas tout à fait tout de même , mais le sociologue s’étant attaché à donner un panorama visualisant l’avant , le pendant et l’après , donne à voir un parcours du combattant bien éloigné du spectacle parfait et de la perception romantique du public. Alors , au risque de casser la magie pour laisser place au désenchantement , Pierre-Emmanuel Sorignet , en revêtant l’habit d’espion une decennie durant , nous  le dit tout tout net :

“Non , la vie des danseuses et des danseurs n’est pas une vie de rêve : avant , il y a le stress de l’audition , le casting , pendant  , la  pression ,la  souffrance , le  travail , et après il faut se recycler. “

Pierre-Emmanuel Sorignet : ” danser , enquête dans les coulisses d’une vocation “

Danser , c’est pas une vie !

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Pierre-Emmanuel Sorignet sait de quoi il parle.  En 1998 , lorsqu’il entame son enquête ethnographique sur le milieu de la danse contemporaine , alors lui-même jeune danseur, il prépare en parrallèle un master en sociologie , puis un doctorat. C’est l’immersion dans l’univers qu’il connaît le mieux qui lui permettra d’ouvrir la question : comment devient-on danseur ? L’analyse est d’abord d’ordre socio – économique : le profil type du futur danseur est lié à son milieu éducatif, comme on pouvait s’en douter , peu d’élus parmi les ouvriers , mais  pas seulement pour des raisons financières . L‘entrée en danse d’un enfant entraîne une implication parentale très forte , en particulier pour le ballet classique, aboutissant parfois à une réduction du temps de travail des parents pour accompagner les jeunes de l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris par exemple lorsqu’ils sont en déplacement ou les soutenir moralement lorsqu’ils intègrent l’internat de l’Ecole de Danse de Nanterre  dès 8 / 9 ans . L’adhésion des parents est entière car le prestige de l’institution lié à la rigueur , valeur-clé de l’éducation morale qu’ils approuvent,  leur sert de motivation essentielle . Du point de vue statistique , nous sommes bien là dans la formation d’une élite car les résultats des jeunes , notamment de l’Opéra de Paris sont excellents. Tout cela entre dans une logique d’ensemble. D’autres chiffres : les filles sont toujours plus nombreuses que les garçons : 68% de femmes chez les intermittents , 56%chez les permanents, pour des raisons qui paraissent pour le moins desuètes : les filles seraient plus dociles , plus gracieuses , plus…filles ?! Annie évoque les cours de dietetique du CNSMDP-Conservatoire National supèrieur de Musique et de Danse de Paris ( Parité parfaite chez Richard Wherlock : 15/15 NDA).

Pour danser , il faut être recruté : comment ça se passe ? Il y a d’abord l’épreuve de l’audition , le moment où le mythe laisse place au métier ; ce qui est spécial , notamment dans la danse contemporaine ,  c’est que tous les candidats font face à un seul employeur, c’est là qu’il faut savoir se placer sur le marché du travail. Lorsqu’il s’agissait de danse classique , le recrutement se faisait de façon presque simpliste sur des compétences techniques dans l’application de titres du répertoire. Moins formalisée est l’audition danse contemporaine qui consiste en un cours indiquant des enchaînements choisis , suivi d’un atelier donnant lieu à des improvisations. Comme le raconte Serge , danseur autodidacte, ” à l’époque , quand j’ai démarré , tu te pointais à une audition et t’avais pas besoin d’avoir un CV, même pour les chorégraphes connus”. A l’image de Serge , avant de pratiquer le metier de danseur durant 18 années , PE Sorignet était sportif de haut niveau, sa passion pour le travail de Pina Bausch et son esthétique singulière tout comme la pratique personnelle de Bejart mêlant la danse aux arts martiaux ou le Buto , l’ont amené vers la danse moderne . Pour les besoins de son enquête , PE Sorignet a proposé son assistance à plusieurs chorégraphes pour traîter les CV . Sa constatation est édifiante : les jolies filles ont toutes leurs chances; mais on continue d’accorder plus de charisme aux hommes- bonjour aux temps jadis NDA- . Pourtant , la frontière homme/femme n’est pas si claire lorsque “ l’apprentissage des techniques et la valorisation de l’intèriorité et de la sensibilité produit une féminisation du masculin ...”Heureusement il reste le Feeling , le critère indiscutable assisté de l’autobiographie dansée proposée judicieusement par le malin chorégraphe .

Vivre la danse…en dehors de la danse : intrusion dans le quotidien

AVT_Pierre-Emmanuel-Sorignet

Quelle est la vie du danseur lorsqu’il ne danse pas ? Quels sont les impacts de la danse sur la vie sociale, amoureuse ou familiale ? On ne peut comprendre l’investissement dans un métier de vocation qu’en prolongeant l’analyse en dehors de l’exercice même du métier . Ainsi Pierre Emmanuel Sorignet poursuit-il ses investigations pour dégager plusieurs axiômes : l’engagement du danseur implique l’acceptation d’une certaine confusion entre le temps de travail et le temps des loisirs . Les amours et les amis ne peuvent fonctionner que comme des ressources affectives car le corps est perçu comme instrument de travail à entretenir même hors cadre bien éloigné de l’idée de plaisir . Le danseur danse …et attend : la bonne lumière , les indications du Dieu chorégraphe, la prochaine répétition, les réglages de l’ingènieur du son , du scénographe… les conséquences sont notables sur  son humeur qui oscille entre pèriodes d’euphorie liée au profit narcissique et émotionnel tiré de la scène , et de déprime liée au décalage de rythme que ne subit pas un salarié ordinaire , ceci dit peu perturbé non plus , en général,  par les affres de la création . Le danseur se dévoue corps et âme au projet chorégraphique , en particulier lorsque celui-ci a lieu en Province , c’est-à-dire que sa vie sociale est entièrement dédiée à celle de ses camarades de chambrée, du petit matin à la fin de la journée et cela peut durer plusieurs mois. Comme en témoigne Jeanne , danseuse partageant sa vie avec le même homme depuis une dizaine d’années , elle trouve difficile de vivre tant de choses séparées ; ainsi , même s’il vient avec ses potes la voir danser , il repart à la fin du spectacle boire un verre avec eux , tandis que Jeanne reste avec ses collègues avec qui elle a davantage à partager qu’avec sa famille car ce sont des gens plus riches  humainement, plus sensibles , plus sentimentaux. Souvent , la relation amoureuse est un obstacle à l’engagement pur et dur du danseur ; de fait , cette disposition ascétique coexiste avec une alternance de partenaires rencontrés lors des préparations chorégraphiques avec lesquels on partage vite une intimité forte , souligne Patricia , danseuse mariée puis divorcée d’un danseur avec qui elle a vécu 5 années. L’endogamie est donc prédominante d’autant plus que le nomadisme est fréquent dans le milieu. La conséquence sur les relations amicales est aussi claire . Comme le raconte Ivan , professionnel depuis dix ans , “ lorsque je me suis retrouvé au chômage , je me suis interrogé : où sont les amis ? Quand tu danses , tu n’as pas vraiment le temps d’entretenir les amitiés, surtout si tes amis sont d’abord des danseurs et qu’eux-mêmes sont un peu partout“.

La dictature du corps

Mère et danseuse : le double engagement est-il possible ?  Ariane 39 ans , danseuse depuis 15 ans et maman depuis 2 , évoque la brutale prise de conscience du vieillissement : “ d’un coup , je me suis retrouvée jeune maman et vieille danseuse ! La maternité est pourtant pour une danseuse un moyen de se repositionner en tant que femme objet de désir – sauf pour les choregraphes recruteurs peu interessés par les femmes à  poussette -, notamment en fin de carrière . Décider de devenir mère peut rapidement être rédibitoire pour une carrière de danseuse , ce qui entraîne souvent le choix – plus ou moins sincère – de ne pas avoir d’enfants . C’est différent chez le danseur-papa dont la prise de conscience , plutôt positive , l’amène à poursuivre ou non l’exercice de sa vocation d’artiste , peut-être aussi parce que son corps ne subit pas les transformations physiques de sa partenaire ( NDA). Par ailleurs , pour entrer – et rester – dans l’univers de la danse , il faut apprendre à vivre avec son corps , ce qui signifie l’acceptation que la douleur soit inhérente à la pratique professionnelle .Les courbatures , l’échauffement des tendons, le mal de dos , la fatigue physique, sont des maux quotidiens rencontrés par le danseur en répétition (P-E S). La douleur n’est pas perçue comme un signal d’alerte mais comme un obstacle à surmonter , un défi , une victoire sur soi-même qui suppose une assez bonne connaissance de son corps et de ses fragilités pour éviter de transformer la douleur en blessure . Cependant,eEn danse contemporaine , les risques de blessures sont accrus en raison de la multiplication des accrobaties et autres chutes dans le travail du danseur imposé par le chorégraphe. Pierre-Emmanuel Sorignet a observé un élément de vie assez étonnant chez les  danseurs  : prendre soin de son corps , ne signifie pas , comme pour les sportifs de haut niveau , un comportement alimentaire drastique . Le danseur – ou la danseuse –  qui alterne des pèriodes de travail intense et de longs monents de  repos , pratique un mode de vie proche de celui des étudiants ( fêtes, sorties…) , la cigarette n’est pas non plus proscrite car elle sert de destressant à entendre Sandra qui fume un paquet chaque jour .

Après la danse , je fais quoi ? Vieillissement et sortie de métier

Une carrière de danseur  serait-elle seulement ” un bref galop mené à bride abattue, une étoile qui traverse le ciel ” comme le cite PE Sorignet ( Everett C.Hughes Le regard sociologique EHESS Paris 1996 )?Dans la théorie ,  non , en tout cas pour la danse contemporaine dont la spécificité est d’avoir établi dans ses fondements contre l’esthétique classique, la possibilité de danser professionnellement toute sa vie dans la lignée des figures fondatrices de la danse contemporaine (  Merce Cunningham, Martha Graham, Carolyn Carlson…) .Dans la pratique , tout danseur vieillissant doit envisager sa reconversion sans que les possibilités soient immenses sorties de la choregraphie ou de l’enseignement.Certains peuvent toutefois choisir de s’orienter vers les métiers du bien-être corporel ( shiatsu , art-thérapie…), d’autres, plus rarement abandonnent la danse professionnelle pour reprendre des étude comme Lisa , qui , à 26 ans démarre une formation de médecin du sport orientée spécifiquement vers les danseurs.

Il relève finalement de l’enquête de Pierre Emmanuel Sorignet plusieurs évidences : grossièrement , la motivation essentielle du danseur n’a que faire de l’attrait pécuniaire mais est au contraire basée sur l’épanouissement personnel et la reconnaissance en tant qu’artiste .De façon plus globale , ” comprendre les ressorts de la vocation artistique, c’est restituer le contexte politique et socio-economique dans lequel naît et se confirme le désir de devenir artiste.

Pierre-Emmanuel Sorignet  : danser , enquête dans les coulisses d’une vocation Editions de la Découverte 2010

Lire également La danse contemporaine , une révolution réussie ? Patrick Germain-Thomas Editions de l’Attribut 2012

THEATRE DE BALE

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