Paris ORLAN artiste plasticienne

ORLAN et Orlanoïde Grand Palais 2018©VB

ORLAN ou l’ hybridation des cultures et des techniques artistiques

ORLAN , artiste plasticienne majeure de notre siècle ,  rencontrée à l’occasion de l’exposition Artistes et Robots au Grand Palais cet été , me reçoit à son atelier quartier République pour un entretien d’une heure.

ORLAN travaille à Paris , LA et NY ; elle fait appel à de multiples supports tels que la sculpture , la photo, la video, les installations , les performances , les médias numériques, plus récemment  la biotechnologie. Elle est habituellement classée dans la catégorie des artistes contemporains pratiquant un art charnel  souvent provoquant visant à servir son engagement personnel en matière de féminisme en questionnant sans relâche le statut du corps de la femme et les pressions politiques , sociales , religieuses qui y sont rattachées .

L’image d’ORLAN est le plus souvent réduite à ses interventions spectaculaires depuis qu’elle a décidé d’utiliser son corps d’artiste comme lieu de débat public notamment lors de ses opérations chirurgicales entre 90 et 93 . De toute évidence , celles-ci font écran à l’ensemble de la création de l’artiste . L ‘entretien que m’a accordée ORLAN s’avère une mise au point sur son travail , un ajustement indispensable à qui souhaite comprendre sa démarche artistique.

Entretien du 29 mai 2018

VB : bonjour ORLAN , depuis 1993 , vous avez cessé de pratiquer des interventions chirurgicales comme moyen d’expression artistique notamment pour valoriser votre engagement féministe ; on continue pourtant à associer votre travail à cette pèriode ; pensez-vous que cette utilisation de votre corps était tout de même le meilleur moyen d’expression possible ?

ORLAN : écoutez , mon job n’est pas la chirurgie esthétique , mon job est d’être artiste ! Toute mon oeuvre interroge le statut du corps dans la société via les pressions culturelles , sociales et politiques et depuis quelques temps , les nouvelles technologies rejoignent cette liste et cela m’interesse beaucoup.

Les nouvelles technologies nous proposent de reconstruire le corps . J’ai moi-même longtemps cherché à me réinventer, à me resculpter ; j’y trouve donc  une adéquation avec ma propre démarche , l’invention de mon Orlanoïde,  un strip-tease artistique électronique et verbal , à l’occasion de l’exposition du Grand Palais Artistes et Robots , en est le point d’orgue. Il est là pour interroger le corps , les nouvelles technologies, les intelligences , artificielles , collectives et sociales que j’ai essayé d’hybrider dans ce robot qui me ressemble; il parle avec ma voix car j’ai enregistré 22 000 mots et génère des mouvements proches des miens bien qu’aleatoires.

VB : Orlanoïde dispenserait ORLAN de recourir à son propre corps comme support artistique ?

A propos des opérations esthétiques de 90 à 93 , ma motivation était de sortir des stéréotypes imposés à la femme par un contexte socio-culturel écrasant . C’est pourquoi je me suis fait implanter des bosses sur le front en organisant la performance Image nouvelle image  comme un spectacle : opération retransmise par satellites , participants habillés par des stylistes , lectures publiques, j’étais pionnière à l’époque . Je cherchais aussi à utiliser des références à des civilisations non occidentales par opposition à la première partie de mon travail centrée sur l’iconographie chrétienne , le baroque …

Les opérations esthétiques ont servi de charnière en quelque sorte ; elles m’ont permis de donner l’hospitalité à d’autres civilisations et  casser certains codes du milieu de l’art . Par exemple , j’ai réalisé une série de photos par hybridation entre la statuaire classique précolombienne et mon propre visage, l’idée directrice étant de mixer deux types de civilisation mais aussi deux techniques artistiques . J’ai répété l’expèrience au cours de mes nombreux voyages en Afrique  plutôt aventureux en associant mon visage et des masques africains par l’utilisation de la photo digitale et de la photo ethnographique pour une série exclusivement en noir et blanc. A l’occasion d’une invitation au Getty Research Institute  en qualité de chercheuse , j’ai découvert les oeuvres de George Catlin et ses  représentations des Indiens d’amérique  qui m’ont beaucoup inspirée pour la réalisation de travaux associant peinture et photo digitale. Pour mes dernières self-hybridations , toutes post-opératoires , j’ai utilisé les masques de l’Opéra de Pékin avec un angle d’attaque féministe puisque , à l’Opéra de Pékin , traditionnellement les femmes n’étaient pas acceptées et les hommes jouaient les rôles des femmes. J’avais trouvé un subterfuge à ce moment en scannant mon corps pour réaliser mon avatar et le reproduire pour qu’il puisse jouer à ma place et faire les accrobaties pratiquées par les artistes de l’Opéra de Pékin. Le principe est l’utilisation de la réalité augmentée .

Note : ORLAN avait utilisé l’application Augment lors de l’exposition ORLAN Masques, Pekin Opera Facing Designs & Realite Augmentee . Grâce à la réalité augmentée, en scannant un masque avec Augment, les spectateurs voient un modèle 3D animé de l’artiste émerger de la toile. Augment introduit une nouvelle interactivité , le public peut se faire photographier auprès de mon avatar et envoyer la photo où bon lui semble dans le monde . En 2014, l’exposition ORLAN Masques, Pekin Opera Facing Designs & Realite Augmentee a été présentée à Paris (France), Séoul (Corée du Sud) et Riga (Lettonie).

 L’engagement féministe d’ORLAN ou le fil d’Ariane d’une vie

VB : quelle place accordez-vous à la défense des femmes au sein de  votre oeuvre ?

ORLAN : capitale . Je ne suis pas féministe seulement lorsque je n’accepte pas les modèles qu’on me désigne par le moyen des opérations esthétiques mais je  suis aussi féministe lorsque je travaille avec Boticelli et que j’interroge sa  fameuse Venus  car Boticelli  a fait avec la peinture ce que nous faisons aujourd’hui avec Photoshop : il a allongé , embelli , enlevé toutes les impuretés , rides , boutons …Il a donc crée avant l’heure un idéal auquel on devrait de soumettre ,  le même exactement que l’on retrouve dans toutes les revues aujourd’hui , ce contre quoi je m’insurge .

J’utilise beaucoup la réalité virtuelle pour appuyer mes convictions . J’ai ainsi crée une video en 3D qui est un manifeste : cette video  montre mon corps,  entièrement inventé grâce à un logiciel informatique et ce corps  écorché  démontre qu’en l’absence de peau , il n’y aucune discrimination ni aucun racisme possibles . Le corps que je montre, inspiré des planches anatomiques est lourd , fort , solide, il n’a rien à voir avec ce que l’on nous propose sur les podiums de la mode, dans les jeux videos ou dans les films . Je lui ai adjoint des prothèses vert acide que j’ai deja utilisées dans d’autres performances et qui accentuent l’allure de Ciborg de ce corps. Par ailleurs , celui-ci prend les poses de la statue de la liberté car je veux faire allusion au fait que l’artiste doit être tout à fait libre de sa façon de traiter la beauté ou la sexualité par exemple  pour pouvoir exister . Cette notion est capitale pour moi. Mon écorché est un hymne à la liberté d’expression au moment où Facebook traque le moindre sein nu , la moindre parcelle de nudité . Je trouve ça parfaitement inadmissible ! Nous sommes dans un monde où il n’est plus possible de montrer le corps , la religion en est souvent responsable, c’est honteux. C’est très contradictoire , notamment chez les chrétiens pour lesquels le corps humain a été créé à l’image de leur Dieu – qui n’est pour moi ni une hypothèse de travail , ni une hypothèse de vie –

VB : le public réduit souvent la connaissance qu’il a de votre travail à la courte pèriode entre 90 et 93  durant laquelle les opérations esthétiques que vous avez réalisées ont été votre expression artistique essentielle ; faut-il donner obligatoirement dans le spectaculaire pour retenir l’attention ?

ORLAN : je ne sais pas ce que vous appelez spectaculaire . Je suis très fière de ce que j’ai fait à cette époque, j’ai touché un nerf , j’ai fait et j’ai dit ce qu’il fallait faire pour interroger mon époque, c’était une suite logique par rapport à mon travail, pas un souhait délibéré de provoquer. En realité , dès que vous faites un pas de côté par rapport à une ideologie dominante, automatiquement , il y a des réponses qui peuvent être violentes et qui sont de l’ordre de la résistance .

Les artistes devraient-ils ne faire que des petites fleurs ou des Mickeys pour amuser et être sympas  ou de la peinture abstraite type carrés noir et blanc ? Non , je pense que l’artiste a une responsabilité , il faut être réveillé , observer le monde , et voir comment je peux me positionner personnellement .

VB : pensez-vous ORLAN que vous êtes investie d’une mission didactique , éducatrice ?

ORLAN : absolument ! Je m’éduque aussi chaque jour , je suis une éternelle étudiante , je me tiens au courant de ce qui se passe dans le monde , mais je n’impose pas ma vision , je pose des questions et c’est à chacun d’y répondre . D’une certaine façon , j’ai reussi puisqu’en me reconnaissant dans la rue , les gens m’interrogent , cherchent à comprendre .

VB :  vos transformations , réelles ou virtuelles , sont-elles , en dehors des messages  socio-politiques qu’elles envoient, un moyen d’éloigner l’idée de notre dégradation inéluctable , une vraie torture morale que l’on traîne comme un boulet dans l’attente d’une fin à écheance variable  ?

A mort la mort ! ORLAN lance une pétition contre la mort

ORLAN : LIFE IS A KILLER ! Mais de façon inégale : les baleines vivent 300 ans , les Sequoïas géants jusqu’à 4500 ans, , les tortues jusqu’à 200 ans. On a pourtant fait de gros progrès mais la détèrioration  pour nous est une fatalité abominable et inacceptable.  J’ai toujours près de moi cette video faite à partir des scans de mon corps et de mon crâne – fidèlement reproduit et sculpté en taille réelle . Voir ce qui n’est pas visible à l’oeil nu m’interesse depuis longtemps , c’est ainsi que j’ai realisé les séries Strip Tease . Cela m’a d’ailleurs été très utile car lorsque j’ai fait faire le scan de mon crâne , on m’a découvert un grave problème , j’ai donc fait de l’Art Thérapie sans le savoir ! J’ai aussi édité une pétition contre la mort – pourquoi devrait-on accepter passivement la douleur , la dégradation puis la mort comme nous le suggèrent les religions nous promettant un au-delà bienheureux ?- J’ai  mis cette pétition à disposition près de mon Orlanoïde au Grand Palais à l’occasion de l’exposition Artistes et Robots afin que tout le monde puisse la signer , elle est aussi en ligne .

VB : finalement , vos combats ne sont-ils pas vains bien qu’honorables ? Le combat contre la tyrannie de la beauté de la femme , ou ce que devrait être une femme est perdu d’avance ou non ?

ORLAN : on peut tout de même espérer . La beauté et ses critères sont une question d’ideologie et les ideologies peuvent changer en fonction du temps ou des lieux . Par exemple , les cerceaux autour des cous des femmes girafes de Thaïlande ou les labrets ( plateaux insérés dans les lèvres ) des femmes ethiopiennes , sont des signaux de séduction très forts dans les contrées concernées . Des femmes européennes portant de tels attributs seraient immédiatement marginalisées . La beauté est bien une question de formatage et d’éducation. Quant à la séduction , elle repose sur des critères différents qui ne sont pas toujours liés à l’esthétisme . Dans les années 70 , notre pouvoir de séduction à nous les femmes était plutôt attaché à notre force intellectuelle qu’à notre image physique .

VB : pensez-vous que l’éclatement des scandales à l’origine du mouvement #MeToo  puisse changer quelque chose à la condition des femmes par rapport aux hommes ?

ORLAN : au début  , on aurait pu le penser , mais finalement , lorsque j’ai découvert la contre-pétition des 100 femmes contre celles qui ont eu le courage de raconter publiquement leur malheureuse aventure avec des hommes qu’on ne peut qualifier que de porcs , j’ai eu vraiment des doutes. Il me semble que les femmes sont toujours dans une situation aussi difficile , cela se remarque aussi dans le monde de l’art : moi qui enseigne depuis longtemps dans des écoles d’art ( Ecole Nationale d’Art de Cergy-Pontoise) , je dois constater que si les cours sont occupés par 75% de femmes , à la sortie , le résultat est inversé et je ne parle pas de l’international où les artistes hommes sont bien plus présents . J’ai bien peur que ce mouvement fasse Flop  et le retour de la religion n’apporte pas de réconfort quant à la situation des femmes . Mais les femmes devraient être les premières à lutter pour revenir au devant de la scène . Nous devrions aussi réviser notre vocabulaire et envisager de le féminiser .

VB : ORLAN , êtes-vous militante ?

ORLAN : oui , je me bats chaque jour défendre la place des femmes dans notre société et mettre au grand jour les discriminations qui persistent , quelqu’elles soient . Mon travail d’artiste sert cette démarche.

VB : merci ORLAN pour cet entretien

ORLAN SITE OFFICIEL

Ouvrage édité à l’occasion de l’exposition du Grand-Palais Artistes et Robots été 2018 : ORLAN-oïde Robot Hybride avec intelligence artificielle et collective Français/ Anglais

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