Jan Fabre à la Filature de Mulhouse avec Belgian Rules

 La belgitude de Jan Fabre : pas seulement la bière , les pigeons , les frites et le  Manneken-Pis …

Belgian Rules Filature de Mulhouse Jan Fabre 2019 Photo  Wonge Bergmann
Belgian Rules Filature de Mulhouse Jan Fabre © Wonge Bergmann

Que ce soit clair : si vous êtes venus croyant vous taper sur la cuisse en pouffant de rire sous prétexte que vous avez à faire à un belge pur jus , passez votre chemin ! Par contre , s’il vous prend l’envie de faire un tour d’horizon des clichés- loufoque- foutraque certes  –  à travers le prisme de l’histoire de l’art made in Belgique , ça se passe par ici . Jan Fabre a imaginé une série de tableaux outranciers pour nous raconter le plat pays qui est le sien.  Et ça démarre fort avec un narrateur posté devant le public en compagnie de ses caisses de bières dans lesquelles il plonge une main goulue et décapsule plus vite que son ombre . Le public participe par postillonnages puissants interposés. Mais le gars est miséricordieux , il cause en 4 langues dont les surtitres défilent consciencieusement , sans doute  pour être tout à fait certain d’être suivi par les minorités ébahies .

…mais encore Brueghel , Magritte , Van Eck …  un tour d’horizon historico- politico-artistique du plat pays 

Comme toutes les histoires de ce monde , commençons par la naissance : la Belgique n’est pas un pays ! Ou si minuscule qu’on risque de le rater . Qu’on se le dise !  C’est un petit théâtre qui croule sous la bureaucratie . Le seul état – bicéphale et trilingue – qui réussit à vivre 541 jours sans gouvernement . C’est peut être pour se consoler de vivre en Absurdistan que les belges sont  de si grands jouisseurs : bière , gaufres , frites , majorettes …A moins qu’on aime tant s’amuser en Belgique pour ne plus voir ce ciel si bas que les canaux s’y perdent  . Attention vous en avez pour environ 4 heures , durée moyenne d’un opéra en forme d’hymne à la Patrie . On y trouve – pêle-mêle , 1200 sortes de bières , du chocolat ,  un gamin qui tient son zizi de la main gauche en guise d’emblème national -et son homologue fille , la Jeanneke-Pies- , Brel , les héros de BD  … Mais , on y croise aussi Brueghel l’ancien, René Magritte , Paul Delvaux , James Ensor … interprétés  sur scène par les 15 comédiens de la troupe de Jan Fabre pour ce portrait à tiroirs de la Belgique pour les Nuls bourré de références aussi réelles que sèrieuses .

Belgian Rules : un morceau de bravoure artistique en forme de mille-feuilles spectaculairement explosif

Ici , tout est vrai ! les femmes à mitraillette nues sous leur manteau de fourrure et postées sur des flaques de sang racontent la Belgique grande pourvoyeuse d’armes  pour n’importe quel pays demandeur ( référence à l’entreprise nationale florissante la Fabrique Nationale d’Herstal ) . La scène fait allusion au tableau de Rubens  , La petite Pelisse , pour la forme et au Requiem Missa Pro Defunctis de Gossec pour le fond . L ‘amour sacré de la patrie entonné avec exhaltation comme il se doit  par les comédiens  est un opéra en 5 actes de Daniel-François -Esprit Auber créé en 1828 à l’Opéra de Paris sous le titre La Muette de Portici . Le couple que l’on voit au second tableau fait allusion aux Epoux Gandolfini de Jan Van Eyck , madame est enceinte comme elle semble l’être dans le tableau ,  en fait une coquetterie relative à l’esthétique féminine de l’époque ( mi-XVème siècle ) affectionnant les ventres ronds. On saute les siècles avec délectation en suivant des yeux la danse des Blancs Moussis de Stavelot , à l’origine une bande de moines  joyeux lurons , figures carnavalesques créées au Moyen-âge . Pornocratès , l’oeuvre bien connue  de Félicien Rops , peintre contemporain de Namur , est prétexte à l’apparition d’une jeune femme mi-dénudée conduite par un cochon sur fond de ciel bleu , allusion brute au scandale jamais reconnu des Ballets Roses pourtant exposé au grand jour par la presse de l’époque ( 1959 ). Nous entrons dans la danse avec les jeunes filles attachées à ce ballet de la honte , toutes de tulle blanc (dé)vêtues , telles des fantômes virevoltants. 

Le hérisson belge comme fil conducteur au récit 

Le savions-nous ? Le hérisson est une espèce protégée en Belgique , on le respecte , on le chérit . Pour Belgian Rules , le hérisson sert d’annonceur aux différents chapîtres,  il décline les sujets : naissance du théâtre , théâtre du compromis , théâtre de la cruauté , théâtre de la mort, théâtre de l’image. Pour l’illustration de ce dernier , la représentation du désastre de la ville d’Ypres victime en 1917 du Gaz Moutarde répandu par les nazis , provoque une stupeur horrifiée encore accentuée par le lent passage d’une charrette transportant son charnier du jour . Soyons honnêtes , parfois , on rit ! Par exemple , la suroccupation des pigeons tout le long de la pièce est cocasse tout en ayant à faire avec une réalité étrange : une passion nommée colombophilie , sport national né certainement en temps de guerre lorsque lesdits pigeons servaient de messagers  zélés . Pour le théâtre de l’image , on bat le rappel de ce qui lie une nation :   Eddie Mercks  traverse régulièrement la scène , un des joueurs de l’équipe des Diables rouges fait son show .

Finalement ,  deux questions restent en suspens : est-il  (im)possible d’être belge ? Et , finalement , faudrait-il  davantage se fier aux clichés et  aux apparences ?

Dernièrement , Jan Fabre , dont le corps est le principal sujet de recherche se concentre sur le cerveau . Il a tout prévu pour laisser derrière lui une oeuvre posthume . Et de préciser : “ dans mon testament , j’ai demandé qu’on fasse une pièce d’art de mon propre cerveau que je trouve le lieu de notre corps le plus sexy : sans imagination , il n’y a pas d’érection “. 

FILATURE DE MULHOUSE

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