Cyprien Gaillard au Musée Tinguely

Le Musée Tinguely expose Cyprien Gaillard Roots canal jusqu’au 5 mai 2019

Cyprien Gaillard Captain Blood's Moorhen 2013 Musee Tinguely2019 Photo VB
Cyprien Gaillard Captain Blood’s Moorhen 2013 Musee Tinguely©VB

Que ce soit avec ses films, photographies ou sculptures, Cyprien Gaillard (né en 1980, Paris) évoque la perpétuelle destruction, préservation ou reconstruction des villes. Les œuvres présentées du 16 février jusqu’au 5 mai 2019 dans l’exposition «Roots Canal» traduisent l’incessante transformation du paysage urbain et celle, conjointe, de la nature et des hommes. Au bord du basculement, les œuvres de l’artiste évoquent l’imminence, ou l’avènement, d’une métamorphose. Elles interceptent le moment de la chute, ou restent suspendues dans l’instabilité d’un devenir. Dressée au cœur du Musée Tinguely et présentée pour la première fois en Europe, une série de têtes d’excavatrices incarne précisément ce moment de suspension. Métaphore de la voracité des hommes, ces outils caractéristiques des grands chantiers se muséifient ici pour devenir les fossiles d’un temps futur. En contre-point, un vol d’oiseaux exotiques au­ dessus d’une ville européenne en mutation, des polaroïds en voie d’effacement et une immersion hallucinatoire dans une nuit citadine emplie de souvenirs. De ces fragments disparates, voire antagonistes, l’artiste recompose un univers où le macrocosme et le microcosme, l’outil et son objet, la ville et ses habitants, la machine et la nature, cohabitent dans un équilibre aussi parfait que fragile.

Destruction, préservation, reconstruction :

le travail de Cyprien Gaillard (né en 1980, Paris) met en scène notre rapport ambigu à la ruine, à la disparition. En grand voyageur, il sillonne le monde, en collecte des échantillons et utilise ces artefacts pour raconter l’inéluctable et incessante métamorphose du paysage urbain et celle, conjointe, de la nature et des hommes. Dans le cadre de l’exposition « Cyprien Gaillard. Roots Canal» le Musée Tinguely présente une série de têtes d’excavatrices. Ces outils caractéristiques des grands chantiers sont disposés dans l’espace en deux rangées qui se font face, dressés tels des soldats. Présentés à l’arrêt et dans un contexte muséal, ces outils silencieux se font statues. Avec la patine accumulée au fil de leur vie mécanique, leurs couleurs délavées et leurs marques d’oxydation, ces machines devenues statues évoquent des monuments archéologiques surgis des profondeurs de la terre. Sous leurs airs archaïques, ces lourds éléments métalliques, issus de la révolution industrielle, sont pourtant profondément contemporains.

Cyprien Gaillard Fiji Bar Winged Thrasher 2013 Musee Tinguely 2019 Photo VB
Cyprien Gaillard Fiji Bar Winged Thrasher 2013 Musee Tinguely ©VB

Ils incarnent la promesse du changement, celle de nouvelles constructions, celle d’une urbanité sans cesse réinventée. Les Diggers de Cyprien Gaillard nous font ainsi voyager dans un va-et-vient entre préhistoire et temps présent. Les barres d’onyx et de calcite qui les parent reflètent encore ce saut temporel : entre les roches translucides et extrêmement fragiles ( NE PAS TOUCHER ), et l’outil massif qui aura servi à les excaver, il y a non seulement jusqu’à cinq tonnes d’écart, mais aussi quelques millions d’années.

Avec cette pièce, et comme dans toute son oeuvre, Cyprien Gaillard souligne que les notions de construction et de destruction ne sont pas en opposition: elles s’inscrivent toutes deux dans un mouvement, celui du temps. Pour bâtir de nouveaux édifices, il est nécessaire d’entériner la disparition de ce qui a auparavant existé, que ce soit un paysage, un monument ou un no man’s land. La construction ne peut être envisagée que par la destruction d’un état précédent.

Cyprien Gaillard Koe 2015 Musee Tinguely 2019 Photo VB
Cyprien Gaillard Koe 2015 Musee Tinguely ©VB

Dans la même salle, les images de Sober City (2015) prolongent encore cette réflexion. En contrepoint visuel aux têtes d’excavatrices, des photographies Polaroïds apparaissent à intervalles irréguliers sur les murs adjacents. Les images de taille modeste offrent un arrière­ plan citadin aux têtes d’excavatrices. Résultats d’une double exposition, les Polaroïds présentent des vues de New York altérées. Ces vues se superposent à une première image, celle d’un fragment d’améthyste du Musée américain d’histoire naturelle de New York. Suite à l’imbrication des deux motifs et au traitement d’exposition double, l’image apparaît diffractée, comme sous le prisme d’une neige argentée. Edifice, bus, sculpture ou arbres, les éléments urbains sont à peine reconnaissables. Ils semblent se cristalliser peu à peu, à la manière du conte de science-fiction de J. G. Ballard, The Crystal World, où la nature et les hommes se transforment progressivement en cristaux sous l’effet d’un mystérieux phénomène. Par l’emploi du Polaroïd, support fragile, éphémère et voué à l’effacement, et le choix des motifs, les Sober Cities reflètent l’idée de métamorphose continue de la ville. Cette ville qui, entre préservation du patrimoine bâti et nouvelles constructions – notamment grâce aux excavatrices-, n’échappe pas à la notion d’entropie, ce désordre de la matière, cette inéluctable détérioration. Une idée chère à Cyprien Gaillard dont les oeuvres traitent précisément de ce lent basculement d’un état à un autre et de la tension – physique, esthétique, sociale ou politique – entre renouveau et dégradation.

Le parcours continue avec KOE (2015), une projection grand format sur toute la largeur de la salle suivante. La caméra suit le vol répété d’oiseaux exotiques au-dessus des plus célèbres rues marchandes de Dusseldorf. Les volatiles, originaires d’Asie, filent le long des magasins prestigieux, entre les architectures modernes et le chantier constant qu’est le centre-ville. Le vert de leur plumage trace ses lignes anachroniques  au cceur du monde hyper-esthétisé de la cité du futur, celle des enseignes de luxe, des bâtiments éthérés, du shopping omniprésent. Cet oiseau, la perruche à collier, échappé de sa cage domestique, a trouvé dans certaines villes européennes un abri de choix. Son aspect séduisant pourrait faire oublier qu’il s’agit d’une espèce invasive mettant en danger les écosystèmes autochtones. Nightlife (2015) entraîne le.la visiteur.se dans une transe hypnotique. Plongé en apnée dans une nuit citadine aux couleurs saturées, on suit une succession de scènes sans lien apparent. La vidéo s’articule sous la forme d’une mosaïque d’éléments disparates où l’on croise Le Penseur d’Auguste Rodin devant le musée d’art de Cleveland, le ballet halluciné de genévriers – une autre espèce invasive – à Los Angeles, le stade olympique de Berlin illuminé de feux d’artifices extravagants avant de se retrouver à nouveau à Cleveland, sous les branches d’un arbre particulier puisqu’offert par les nazis au champion olympique Jesse Owens en 1936. Les images, sculptées par la technologie 3D et magnifiées par le travail de lumière, proposent l’expérience déroutante et enivrante d’une perception exaltée.

L’immersion visuelle et sensorielle est encore renforcée par la bande son de l’œuvre – un sample réalisé par l’artiste des refrains de deux morceaux du musicien rocksteady Alton Ellis. Ici, comme dans toute l’exposition, Cyprien Gaillard imbrique des fragments hétérogènes, voire antagonistes, pour recomposer un récit où l’anecdote se mêle à la grande histoire, et où la ville, la nature et l’homme cohabitent dans un espace-temps non-linéaire.

Commissaire de l’exposition« Cyprien Gaillard. Roots Canal» : Séverine Fromaigeat.

Severine Fromaigeat exposition Cyprien Gaillard Musee Tinguely 2019 Photo VB
Severine Fromaigeat exposition Cyprien Gaillard Musee Tinguely ©VB

Site internet : www.tinguely.ch

Médias sociaux : @museumtinguely 1 #museumtinguely 1 #cypriengaillard 1 #rootscanal

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