La pièce Art se donnait au Théâtre la Coupole

Art Alain Fromager Charles Berling Jean-Pierre Darroussin Theatre la Coupole Saint-Louis Fevrier 2019 Photo VB

Yasmina Reza traîte l’art de la division comme personne

Dans Le Dieu du carnage , deux famille s’étripent à coup de vérités lancées comme des scuds alors que tout commence entre personnes dites civilisées . Pour Art , ils étaient trois bons amis normalement évolués : Serge , Marc et Yvan se fréquentent – volontairement- depuis 30 ans , argument sensé signer tolérance , acceptation de l’autre en vertu du précepte “ tous les gouts sont dans la nature” . Que nennie ! Le jour où Serge ( Alain Fromager ) , quinquagenaire autosatisfait , dermatologue de son état , présente fièrement sa dernière acquisition à Marc ( Charles Berling ) , zébulon expressif  , ingénieur dans l’aeronautique, la belle amitié s’effrite , les masques tombent . Yvan ( Jean-Pierre Darroussin ) , le troisième larron de la farce sert à la fois de médiateur et de métronome à la pièce . L’objet déclencheur du conflit ? Une toile de 120x160cm ( oui , c’est grand ) , ( pas ) tout à fait blanche . La mise en scène elle , est en noir et blanc comme il se doit : Marc Serge et Yvan sont en noir , le décor est blanc , mais pas tout à fait . Les comédiens sont aussi les narrateurs , chacun présente l’autre en toute subjectivité. Au lancement de l’action , on ne sait pas exactement ce qui fâche le plus Marc : le caractère immaculé du tableau facilement assimilable au vide , ou la somme qui y a été engloutie , soit 30 000 €  ! Charles Berling est magnifique dans l’art de pouffer en accompagnant son ricanement de gestes amples démonstratifs frisant le spasme nerveux . Il semble ressentir une sorte de trahison : comment son ami de trente ans a pu acheter cette merde ? Nos amis auraient-ils le privilège de le rester à condition de partager nos propres goûts , la surprise faisant office de tromperie sur la marchandise  ? 

Qui voudrions-nous être de ces trois hommes en colère ? Serge , Marc ou Yvan ?

Jean-Pierre Darroussin Art Theatre La Coupole Saint Louis Photo VB
Jean-Pierre Darroussin Art La Coupole©VB
Charles Berling Art Theatre La Coupole Saint Louis Photo VB
Charles Berling Art La Coupole ©VB
Alain Fromager Art Theatre La Coupole Saint Louis Photo VB
Alain Fromager Art La Coupole © VB

Comme les réunions de famille type repas de Noël , mariage de la cousine et autre enterrement , sont le plus souvent prétexte à règlements de compte , ici , la toile blanche sert de mise au point . Ou en est réellement l’amitié entre ces trois hommes ? Les attitudes des protagonistes , les ricanements de Marc , la joie visible de Serge , la volonté d’Yvan de ne pas fâcher , ont un point commun , celui de la sincérité . Du moins , ce qui ressemble à de la sincérité au premier abord . En fait , la tolérance d’Yvan n’est que le miroir du désintérêt qu’il porte à son ami ; la passion de Serge pour l’Antrios n’est que le révélateur d’un snobisme ridicule travestissant un auto-faire-valoir joué en toute innocence. Quant à la motivation à l’emportement de Marc , ne serait-elle pas simplement une affaire de jalousie ? C’est bien connu , on  déteste ce qu’on ne comprend pas – ne conçoit pas – une façon de trouver une contenance lorsque notre ignorance est débusquée. Finalement , chacun cherche l’approbation de l’autre et la pièce révèle les bassesses dont n’importe quel être humain est capable pour  prouver son caractère dominant avec pour point d’orgue la pratique ô combien répandue de baver sur le copain avec délectation aussitôt que celui-ci a le dos tourné. Nous assistons à un combat de coqs : qui est le plus fort ? Celui qui maniera le mieux la rhétorique à moins que ce ne soit le dernier qui a parlé. Les futur-ex-amis en viennent aux mains comme si cette toile blanche avait fait office de grenade dégoupillée longtemps remisée. 

Ce qui nous différencie de l’animal : le faculté de rire et la possibilité du remords

L’humain a quelque chose de bon (si!)  il a une conscience qui parfois le réveille à bon escient . Ainsi , Marc , après avoir violemment pris à parti son ami amateur d’art contemporain minimaliste , réalise la violence inepte de sa réaction et reprend le contrôle sur lui-même , certes de façon assez hypocrite et avec l’aide de granules homeopathiques ,  mais la forme souvent prévaut au fond n’est-ce pas ? Histoire de rustiner leur amitié , les bons amis ne sont pas avares de conseils  avisés :  acquerir un peu de sagesse  grâce à Sénèque pour Marc traité d’arrogant antipathique , s’essayer à davantage d’humour pour Serge l’acheteur incohérent, ne pas se marier pour Yvan taxé d’être hybride flasque . Belle brochette à vrai dire représentative du concept thèse antithèse synthèse version in vivo ratée d’où toute notion de cohérence ou de logique est absente. Il y a  cependant dans la pièce de Yasmina Reza une sorte de jeu de chaises musicales : avant le tomber de rideau , Yvan le bouc émissaire  représentant en papeterie futur marié sans consistance retrouve une partie de sa superbe en émettant une opinion tranchée bien qu’empruntée à son nouveau complice Marc sur l’Antrios ; Serge accepte l’idée qu’il soit seul à apprécier l’oeuvre et le prouve -en trichant un peu tout de même- , quant à Marc , il  calme sa hargne à coup de Gelsemium . Jusqu’à ce que le soufflé retombe puisqu’il s’agissait juste d’une discussion à bâtons rompus entre  bons amis , y’a pas mort d’homme !

Ici , tout est bio ! La pièce imaginée par Yasmina Reza est inspirée d’une histoire vécue.

Charles Berling Alain Fromager Jean-Pierre Darroussin Art Theatre la Coupole Photo VB
Charles Berling Alain Fromager Jean-Pierre Darroussin Art ©VB

C’est ce que me raconte Jean-Pierre Darroussin rencontré peu avant l’entrée en scène . “ Yasmina Reza a réellement croisé la route de Serge , dermatologue et de Marc l’ ingènieur en aéronautique ” . Dans la vraie vie , même les toiles blanches existent , celle de Art pourrait être inspirée de  l’artiste américain Robert Ryman. A la question , après 180 représentations d’Art , n’as-tu pas eu le souhait de jour l’un ou l’autre des autres personnages plus spectaculaires même si le personnage d’ Yvan dispose probablement de la tirade la plus longue de la pièce . Jean-Pierre Darroussin répond : ” non ,  les 3 personnages sont tout aussi ridicules , aucun n’a vraiment  percé le mystère de l’art moderne . Ceci dit , Yvan est celui qui a le plus à perdre , il est dans une forme de soumission vis-à-vis de ses comparses guerriers , n’affirme rien , reste dans l’évitement. Il entre dans cette querelle de mâles dominants en qualité de bouc émissaire , situation certes peu enviable . Yvan est clairement dans la tragédie .” La thématique de l’incompréhension et du rejet consécutif de ce qui nous est étranger ,  particulièrement clairement illustrée par notre vision de l’art contemporain , reste un sujet qui passionne et divise , presque aussi surement que la politique . En outre, Art interroge  la force  et l’authenticité des sentiments – une amitié de trente ans – confrontées aux idées pré – conçues et aux convictions associées . Nous public sommes à la fois fascinés et horrifiés par la cruauté des échanges dans lesquels nous ne manquons de reconnaître d’autres que nous bien sur . D’après JP Darroussin , “C’est une des raisons du succès de la pièce , car nous sommes aussi admiratifs de leur culot , un peu comme lorsque nous regardons Charlot botter le cul d’un policier ou François Damien dans ses caméras cachées , c’est gonflé quand même ! Yasmina Reza a commis là la comédie peut-être un peu trop parfaite , son chef d’oeuvre , difficile à dépasser ! ( Art est traduite dans 35 langues , a obtenu 2 Molière,  Tony Award USA , Prix Laurence Olivier GB , les pièces de Yasmina Reza sont jouées dans le monde entier NDA ) 

A la fin , la toile blanche doit être est remplie . Comme l’écrivain doit noircir sa page blanche pour exister , il se pourrait que cette toile blanche doive contenir quelque chose qui légitime son acquisition . La scène finale est un coup de théâtre . Comme Art continue à tourner et reprendra après la pause estivale , nous vous faisons grâce de la chute.

Notes : Charles Berling a publié Un homme sans identité chez Le Passeur . Il est par ailleurs co-directeur  avec Pascale Boeglin Rodier du Théâtre Liberté à Toulon et de Chateauvallon , scènes nationales     

THEATRE LA COUPOLE

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