Anselm Kiefer à la Galerie Thaddaeus Ropac Pantin

Anselm Kiefer Galerie Thaddaeus Ropac Pantin Photo VB

La galerie Thaddaeus Ropac présente jusqu’au 31 mai 2018 : ” Anselm Kiefer für Andrea Emo “

Anselm Kiefer Galerie Thaddaeus Ropac Pantin Photo VB
Anselm Kiefer Galerie Thaddaeus Ropac Pantin ©VB

Ce vendredi 9 février 2018 , Thaddaeus Ropac convie à nouveau l’artiste allemand Anselm Kiefer , cinq ans après l’inauguration de sa galerie de Pantin , créée pour accueillir les oeuvres monumentales des peintres , sculpteurs et plasticiens qu’il représente . Le réalisateur et écrivain autrichien Peter Stephan Jungk , éditeur du catalogue publié à l’occasion de cette exposition particulière  intitulée ” Anselm Kiefer , für Andrea Emo  “,  a commodératé la conférence de presse avec Marcus Rothe en charge de la communication de la Galerie Ropac car bien qu’ Anselm Kiefer ,  fort de son ancrage en France depuis plus de 20 ans ,  parle parfaitement français , la sophistication de son verbe  a souvent justifié l’intervention de ses voisins germanophones . Pas très étonnant pour quelqu’un dont la formation initiale a navigué entre la linguistique et la phillosophie . Pour se laisser une chance de comprendre le travail d’Anselm Kiefer , le mieux est de procéder par strates successives , suivant le principe de sédimentation cher au plasticien.

” L’histoire est pour moi un materiau , comme le paysage ou la couleur” AK

” Pour se connaître soi , il faut connaître son peuple , son histoire….” AK

Au début , la nature console de tout

Anselm Kiefer Gehaütete Landschaft détail Galerie Thaddaeus Ropac Pantin Photo VB
Anselm Kiefer Gehaütete Landschaft détail Galerie Thaddaeus Ropac Pantin ©VB

Des faits déterminants .” J’habitais un petit village en Allemagne , Donaueschingen ,  au bord du Rhin , pas de télé , pas de radio , peu de livres ( 6 ! ) , pas de jouets , il fallait bien s’occuper , se balader , observer la nature , c’est ce que j’avais à faire .” Au commencement , en 1945 , vient au monde Anselm Kiefer  dont la famille s’ est réfugiée dans la cave d’une maison assaillie par les bombes . Le père de Kiefer était soldat dans  la Wehrmacht . Des éléments  éclairants sur le Kiefer hanté par la culpabilité , la faute de l’Allemagne souillée par la fange nazie dont il juge que l’on doit garder à l’esprit la possibilité de persistance ou de reconstitution , un peu à la façon de l’Hydre de Lerne . Ainsi le plasticien s’est -il fait connaître- parfois haïr-  auprès du grand public par la succession de ses Heroisches Sinnbild  la série des Occupations  , des tableaux le représentant faisant le salut hitlérien  vêtu de l’uniforme de son père  dans differentes villes européennes entre 1969 et 1971, bravade perçue parfois niaisement au premier degré . Anselm Kiefer est-il iconoclaste ?  interroge Peter Stephan Jungk .Réponse de l’interessé : ” Tous les peintres devraient l’être , je l’étais peut-être dans les années 70 lorsque j’ai brûlé mes tableaux pour n’en exposer que les cendres.( cf suites désespérantes ) / Ce qui est interessant , c’est le processus , le travail , pas le résultat“- conviction qui le lie à Rodin avec lequel il a partagé l’an passé l’exposition célébrant le centenaire de Rodin  au Musée Eponyme. –

Les poèmes comme des bouées en pleine mer

” Mon rêve c’était toujours d’être un poète “. Anselm Kiefer serait devenu par procuration ce poète  pluriel qu’il révère,  auquel il rend hommage à chaque fois qu’il se met au travail : Paul Celan poete suicidé  , Ingeborg Bachmann , Baudelaire , Rimbaud , LF Céline  , Brecht, Heidegger …Tous ceux qui ont essayé d’élever l’âme le plus haut possible au-dessus des ténèbres de la deshumanité , juste avec des mots , sont conviés , même Du Bellay et ses Regrets –  Heureux qui comme Ulysse , a fait un beau voyage ….  Anselme Kiefer de remercier une dame dans l’assemblée qui  lui offre  joyeusement le premier refrain. Kiefer aime aussi écrire et parfois,  pour honorer encore davantage ceux qu’il admire tant pour avoir su si bien utiliser le langage contre l’oubli , quelques mots que l’on reconnaît sans peine sont disséminés aux quatre coins des toiles ,  fussent-elles meurtries par le plomb ou les coups de hâche.

La poétique des ruines

Souvent , chez Kiefer , c’est l’hiver , des paysages désolés  sombres qui tendent vers un infini inatteignable , rien en somme . Toutefois , si l’on y regarde de plus près  , les fleurs , même si les tournesols sont noirs signeraient un genre de printemps – Anselm Kiefer aime les fleurs , il en plante partout où il vit et travaille ; les champs de ruine évoquant les ravages d’un monde en guerre suggèrent une certaine poesie qui aurait quelque chose à voir avec l’espoir , le contraire de ce que la démarche de destruction massive des  tableaux  de Kiefer sous-tend , car , dit -il , son geste n’est pas positif , il est le résultat de sa colère , la seule motivation qui doit justifier son acte d’artiste , la rage doit prendre le pas sur le calcul.

” Les ruines , je trouve ça extrêmement beau mais ça n’a rien à voir avec les tableaux que j’exhume des cartons pour leur donner une autre vie , ce ne sont pas des ruines ; les ruines sont chargées d’espoir. Je détruis parce que je suis choqué. Détruire , reconstruire , c’et comme le cosmos , des étoiles  meurent , des étoiles naissent , on ne sait pas pourquoi , c’est désespérant , non ?”

Pour déconstruire ses paysages , Anselm Kiefer s’entoure d’ un véritable arsenal

Mais rien n’est le fait du hasard , tout est consciencieusement répertorié et classé , Anselm Kiefer ne jette rien , peut-être pour défier l’infini en continuant à transformer à son gré pour créer ou recréér son monde parfois fantasmagorique , on y croise des gorgones , des anges aux ailes brûlées , des gisants , un serpent recurrent …  Il puise dans ses resssources intellectuelles , loin , très loin , visite avec autant d’application la mythologie grecque et l’histoire allemande , la Kabbale et la Bible ( Anselm Kiefer est catholique ) , l’alchimie ,  la philosophie surtout car il ne fait pas de la peinture pour faire un tableau . La peinture , pour lui , est une reflexion , une recherche. 

La logistique de l’artiste : pour donner corps à ses pensées obsédantes morbides en les exhibant en pleine lumière, -peut-être pour qu’elles finissent par s’évanouir- Anselm Kiefer accumule des éléments organiques comme autant d’indices :   la paille  et  la cendre partout présentes en particulier dans les tableaux illustrant le Todesfugue de Celan , ( deine goldenes Haar Margarete, deine aschenes Haar  Sulamith ) . Mais aussi l’argile , des plantes séchées,  du fil de fer barbelé  , de la  terre , du verre, du  plomb, du béton,   des cartes et des photos ( Kiefer ne se sépare de ses pinceaux que pour se saisir de son appareil photo )  , des cheveux …Anselm  Kiefer a constitué , pour consigner ses indispensables  trésors  , une grande bibliothèque qu’il nomme Arsenal , dans tous les lieux où il vit. La poussière n’en fait pas partie pour des raisons évidentes , cela aurait pourtant eu du sens si l’on songe au lien qu’aurait pu y trouver Anselm Kiefer . La Genèse ne nous affirme-t-elle pas “ tu es poussière et tu retourneras à la poussière…Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? (Jean 11:25).

Le plomb m’a consterné !

Original Sin 1986-2017 Anselm Kiefer Galerie Thaddaeus Ropac Pantin Photo VB
Original Sin 1986-2017 Anselm Kiefer Galerie Thaddaeus Ropac Pantin ©VB

Voilà un qualificatif qu’on a l’habitude d’entendre de façon plutôt négative; Anselm  Kiefer parle parfaitement français , mais la sophistication de son travail et de ses références est telle que , parfois , la traduction française en devient misérable . Ainsi , interdit  aurait peut-être mieux convenu que consterné  ( jamais compris comment une telle négation pouvait avoir une signification positive nda ) . “ Le plomb recouvre mes paysages mais finalement en révèle la beauté “. On ne saurait dire le contraire au regard des spirales et volutes qui habitent comme autant de dentelles délicates les toiles remaniées du maître alchimiste , la beauté étant un principe hautement relatif , placer en sur-couche une plaque de plomb sur un paysage bucolique à souhait redonne indiscutablement à celui-ci la primauté qui lui revient ( Gehaütete Landschaft, Geist Über den Wassern). Lorsque Kiefer se passionne pour un sujet , il part aux origines de celui-ci avec délectation , convaincu que toute ce qui habite  cette terre , animée ou non , aura quelque chose à lui dire :  ainsi , les fougères  qu’il affectionne sont liées à notre terre depuis 360 millions d’années. Ces plantes magiques mesuraient alors 40m de haut et formaient des forêts entières . C’est leur lente transformation dans le sol qui nous a donné le charbon. D’un point de vue symbolique – ce qui interesse Kiefer avant tout- au Moyen-âge , si elle était coupée pendant la nuit de la St Jean , elle protégeait des mauvais esprits ; la fumée de fougère faisait fuir les animaux nuisibles ou malfaisants ( Vitrine Johannisnacht). Le plomb , qui a pourtant bien mauvaise réputation  lorsqu’il se glisse dans le langage , a bien  failli accéder à la magie suprême grâce aux alchimistes en leur temps convaincus de pouvoir transformer le plomb en or par la réalisation de la pierre philosophale ; les alchimistes, personnages optimistes , persévérants et ambitieux  ayant réellement existé –  étaient aussi occupés à la recherche de la panacée ( médecine universelle ) et la  prolongation de la vie , quête éternelle et sans espoir de notre humanité . Peut-être à défaut de résultat tangible nous sommes-nous contentés de charger ici et là quelques réalités de ce devoir comme le serpent qui s’insinue avec plus ou moins de discrétion dans les tableaux de Kiefer ( ici à la Galerie Ropac , Snake Paradise , Original Sin ), messager du malheur des hommes , mais symbole de la longévité  pour les egyptiens .

Pour Anselm Kiefer, le plomb recèle une étincelle de lumière . Pour nous aussi à dire vrai , et encore davantage une grâce unique qui rend au paysage du plasticien une seconde vie lumineuse dont la beauté est telle qu’elle en devient paralysante -pas possible de détacher son regard  à moins de partir à reculons . Comme Kiefer a redonné ses lettres de noblesse à ce métal plutôt ignoré ( il a racheté tout le plomb du toit de la Cathédrale de Köln au moment de sa refection) , on ne peut s’empêcher de penser aux  expressions y associées  comme être écrasé sous une chape de plomb », c’est-à-dire supporter un fardeau moral extrêmement lourd , peut-être celui du désastre que la non humanité a déposé de façon indélébile sur notre monde , si beau et parfait fut-il à ses origines . Le plomb , le plus lourd des métaux , est aussi associé à la couleur noire et à Saturne / Chronos , dieu grec de la mélancolie née de la conscience des hommes de leur fin aussi imminente qu’ inéluctable – Saturne armé d’une faux symbolise le temps qui finit par tout détruire.  La faux passe tout naturellement des mains du Temps à celles de la Mort-Rien de bien folichon , mais  , nous pouvons aussi y voir autre chose . Ainsi , raconte Anselm Kiefer :  Le plomb fond à une température relativement faible ,  30 ou 50° et d’après une croyance populaire allemande , si l’ on jette le plomb dans l’eau , on voit la forme qui donne une idée de l’avenir .

Doit-on disparaître pour mieux reapparaître ?

Disparaître pour mieux reapparaître : détruire ses tableaux en les aspergeant de plomb ou en les envahissant de cendre , n’est-ce pas la meilleure façon pour Anselm Kiefer de revisiter l’identité allemande engluée dans la souilllure laissée par la seconde guerre mondiale : De la pourriture peut naître la beauté , une résurrection improbable mais tout à fait réelle , comme lorsque tu marches dans un sous-bois à l’entrée de l’hiver sur un tapis de feuilles mortes : c’est beau et en dessous , c’est tout pourri mais cette pourriture nourrit la terre pour ne jamais cesser de la régénerer . Il faut aimer le sur et le sous , des roses peuvent émerger du fumier . Anselm Kiefer remanie , torture , transforme, triture, martyrise son oeuvre et la ressuscite ou la laisse en état de mort clinique jusqu’à ce qu’il puisse lui trouver vêtements décents , ça se passe dans des lieux de vie à la bonne mesure , des ateliers ideaux toujours en chantier jonchés de tout , des oeuvres en devenir …ou pas ,  pour assumer le gigantisme de Kiefer : la briquetterie de Höpfingen, ( Buchen) , l’ancienne filature à Barjac ( Cevennes ) qu’il a quittée  et depuis 2008 :  35 000 m2 à Croissy-Beaubourg  ( Ile de France ) et à Alcácer do Sal, au Portugal.  Sur cette terre, l’homme est voyageur et sa vie paraît pour un temps; en remaniant sans cesse son travail,  Kiefer essaierait-il de repousser la fin , toujours et toujours ?

Ce que ça m’inspire : “Rien ne naît ni ne périt , mais des choses déja existantes se combinent , puis se séparent à nouveau .” Anaxagore , philosophe grec présocratique 

“j’espère que ma désespérance est ressentie dans mes tableaux “. Comme l’effroi et l’indicible de ce monde  ne le quittent pas  , l’horreur  contemporaine ne sucite pas de commentaire impliqué de sa part.

Depuis 2007 , trois des oeuvres d’ ANSELM KIEFER  , Athanor , peintre de 11 mètres de haut et les sculptures  Danaë et Hortus conclusus , entrent dans les collections du Louvre, une première pour l’institution depuis 1954.

Le Collège de France. dispense des cours non diplômants de haut niveau dans des disciplines scientifiques, littéraires et artistiques. L’enseignement y est gratuit et ouvert à tous sans inscription, ce qui en fait un lieu à part dans la vie intellectuelle française. Être nommé professeur au Collège de France est considéré comme une des plus hautes distinctions dans l’enseignement supérieur français. Kiefer y dispose d’ une chaire de creation artistique entre 2010 et 2011.

GALERIE THADDAEUS ROPAC

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