Au Forum du Livre de Saint-Louis

mardi 16 mai 2017 par

Fatou Diome Forum du Livre Saint-Louis2017 photo VBFatou Diome Forum du Livre Saint-Louis2017 ©VB

Forum du Livre de Saint-Louis 2017

Fatou Diome porte plainte

Fatou Diome , est une personne si  joyeuse et chaleureuse qu’ on a du mal à l’imaginer  en mode renfrogné . Pourtant , la capacité d’observation de l’écrivaine franco-sénégalaise – telle qu’elle souhaite elle-même s’entendre qualifier – doublée d’ un esprit analytique finement ciselé , auraient pu sonner le glas de son bon caractère  . Ainsi a-t-elle dès 2001 décortiqué le principe de la Préférence Nationale dans un recueil de six nouvelles au contenu clairement autobiographique construit sur les étapes semées de ( grosses )embûches de son périple entre Niodior Sénégal et Paris France. C’est toutefois avec son premier roman Le Ventre de l’Atlantique – mise au point sévère sur la France perçue comme l’Eldorado par ceux qui quittent leur terre d’Afrique -paru en 2003 , que Fatou Diome rencontre une notoriété internationale. Suivent ensuite Kétala, un roman donnant vie aux objets destinés au Kétala , partage de l’héritage (2006), Inassouvies, nos vies , celles de Betty et Félicité , roman triste(2008), Celles qui attendent , ou l’Occident comme un miroir aux alouettes d’où les hommes ne reviennent pas (2010) et Impossible de grandir histoire de Sally et Marie-Odile (2013). Son travail d’écriture explore les thèmes de l’immigration en France et de la relation entre la France et le continent africain.

Née au Sénégal,Fatou Diome vit depuis 1994 à Strasbourg. Après des études de lettres, elle a enseigné à l’université Marc BLOCH de Strasbourg et à l’Institut supérieur de pédagogie de Karlsruhe, en Allemagne. Elle a publié neuf livres, dont un recueil de nouvelles La Préférence nationale (Présence Africaine 2001) ; cinq romans : Le Ventre de l’Atlantique (Anne Carrière 2003), et, aux éditions Flammarion, Kétala (2006), Inassouvies nos vies (2008) Celles qui attendent (2010) et Impossible de grandir (2013). Autres livres : Mauve, (poésie), Arthaud/Flammarion, 2010 ; Le vieil Homme sur la barque, 2010, Naïve éditions, collection Livre d’HeuresMarianne porte plainte !, (Essai), Flammarion, collection Café Voltaire, 2017.

 Elle a commencé à écrire tôt , à 13 ans . Pour chasser ses peurs , elle réécrivait à sa façon la fin des histoires, peut-être la sienne propre , son arrivée au monde par accident de bisous ; peut-être est-ce pour éloigner les démons de la nuit qu’elle n’écrit jamais le jour , des poemes , des nouvelles ou un roman , l’histoire décide de la forme définitive du texte .

En ce joli mois de mai 2017 , Fatou Diome , est arrivée au Forum du Livre de Saint-Louis , enveloppée d’un châle mauve, sa couleur fétiche et armée de son dernier ouvrage  : Marianne porte plainte ” publié chez Flammarion le 15 mars 2017 , quelques semaines donc seulement avant nos élections présidentielles .

Education et langage tiennent à distance les ténèbres nauséabonds du racisme .

“…Face de chocolat , rentre dans ta forêt, va donc bouffer des bananes”… Les souches renvoient les branches dans leurs penates . Voici une façon d’annoncer le sujet : les souches ou les français blancs , les branches ou les noirs d’Afrique ;” la France ne peut être réduite à ces braillards mal intentionnés. Qu’ils avalent leurs sécateurs.” . Fatou Diome a un sens aigu de la métaphore , peut-être grâce  à  sa grand-mère qui lui contait autrefois au soleil couchant des histoires toujours pleines d’images , une pratique devenue un  modèle d’écriture . J’aime imaginer , par exemple , ces feuilles qui ne sont pas toujours d’or à l’automne d’une année électorale, ou bien, la pintade, cet idiot volatile , qui prend les armes contre les loups ( les braillards sus-cités) . Fatou Diome fonctionne par association d’idées cocasses et poetiques  . Elle a adjoint l’image à l’écriture comme l’ère moderne a donné parole au cinéma muet  : une aide salutaire à la compréhension du texte . Fatou Diome a une méthode : pas de methode ! “Disons : pas de plan pré-établi  et je ne fais pas de réecriture non plus .Le Ventre de l’Atlantique s’est fait en un seul jet , ce qui m’interesse c’est le feeling qui rendra un récit plus sucré ou plus acide . Pas de technique pour raconter les émotions.”

 “Je suis amoureuse de la langue française car elle a plein de nuances , plein de musiques. ” De l’amour véritable , même si l’écrivaine raconte l’infâmie accrochée au cou de ceux de ses camarades d’école au Sénégal surpris en flagrant délit de pratique de la langue indigène sérère , un collier d’os de poulet nommé le Symbole jusqu’au début des années 80!  Fatou Diome , qui ne connaît pas le mot rancune,  insiste : l’éducation est tout , engage tolérance et communicabilité, fait barrière aux excessifs et radicaux de tous bords .” Le savoir ôte de la force à la haine”. Connaître et utiliser la langue du pays dans lequel on a décidé de vivre , c’est une question de courtoisie sociale , c’est la politesse du quotidien.  Il faut penser que c’est le langage qui fabrique le pont entre les peuples , c’est la part clé de l’identité. Il faut aussi prendre conscience de son appartenance à l’humanité , non à un clan ou une caste religieuse réductrice. ” Pauvre ou riche ,  blanc ou noir , notre bataille est la même : celle pour la vie , ses joies , ses peines et notre contrainte est identique : c’est comme au théâtre , nous devons rester jusqu’au bout sans connaître avec précision le scénario.”

Questionnement frappé au coin du bon sens  proposé par Fatou Diome pour solutionner notre embarras politique

Comment nos politiciens peuvent-ils traîter la question de l’immigration en France et ailleurs ? Naturellement tous ceux qui sont passés par l’Ecole -les heureux!- connaissent la méthode QQOQCCP , mais miséricordieusement , j’énonce : lorsqu’on écrit un texte et que l’on souhaite rapidement être compris par ses lecteurs , ceux-ci doivent pouvoir répondre aux questions : qui quoi ou quand comment combien pourquoi. A cet outil d’analyse simple , Fatou Diome en  superpose un analogue  à la rescousse de nos grands décideurs :

“Où en sommes-nous ? A quoi aspirons-nous ? Comment procéder pour tenter d’y parvenir ?” A quoi nous pourrions ajouter un développement à méditer : parler , agir et surtout bavasser CONTRE est…contre-productif ; il s’agit d’engager un discours positif , le contraire donc ! Par exemple , associer une personne à son appartenance au genre humain , non au degré mélanique de sa peau , à son obédience religieuse , politique ou sexuelle , permettrait d’avoir une vision agrandie valorisant la multiculturalité française, une belle occasion d’appliquer le troisième précepte de notre devise : la fraternité . L’idée serait , d’abord , de reconsidérer hommes et femmes dans un contexte d’anonymat chromatique pour libérer la pensée d’une pollution aux  miasmes morbides de la vanité  humaine : tout ce qui n’est pas moi-même est de valeur infèrieure. Pourtant , ces esprits auto-parasités devraient se souvenir que la France dont ils se réclament n’a cessé d’accueillir d’autres peuples , en détresse ou en quête de vie meilleure simplement : Arméniens, Espagnols, Italiens , Hongrois, Polonais, africains, Maghrébins , Vietnamiens…

La colère suffoque tout , la colère étouffe les idées , je préfère le rire ; l’humour permet aux idées de s’épanouir

Fatou Diome Forum du Livre Saint-Louis2017 photo VBFatou Diome Forum du Livre Saint-Louis2017 ©VB

Il faut laisser les rancoeurs de côté et partager un peu les responsabilités . Oui , les immigrés d’Afrique sont souvent traîtés avec bien peu de respect, mais ils doivent aussi cesser de se poser en victime car c’est ainsi que l’on désigne son maître :  le dominant blanc . “Je suis libre grâce à des gens comme Senghor , Césaire , je ne suis pas victime même avec ma face de chocolat .” Et puis , la diversité culturelle n’est pas le seul apanage des flux migratoires , elle est aussi intrinsèque : viendrait-il au breton, au corse , à l’alsacien ou au basque  l’idée de renier sa généalogie ou ses particularités culturelles ? Surement pas ! Et pourtant , cela ne l’empêche pas d’être français . “La gourmandise des neurones étant pareille à celle des papilles , curieuse , voyageuse et perpétuellement adaptable, d’un délice à l’autre , le cerveau n’est pas plus jaloux que le palais , il suffit de l’exercer.”  L’Europe doit revoir sa façon de regarder les étrangers qui ne sont pas tous venus pour  la tarte à la crème , non ! On peut être venus pour autre chose , pour la liberté par exemple . Et puis ,  c’est ça aussi la mondialisation : un indien gagne sa vie à Dakar, un dakarois gagne sa vie à New-York , un gabonnais gagne sa vie à Paris . Il faut trouver une solution collective . On sera riche ensemble ou on va se noyer tous ensemble FD(Emission Ce soir ou jamais Taddei  avril 2015 Accueillir ou pas la misère du Monde )

“On peut aimer la France, la respecter , reconnaître tout ce qu’on lui doit, sans oublier d’où l’on vient “

Les étrangers, les terroristes , les musulmans  ? Gardons-nous des amalgames …si nous le pouvons.

Notons ceci : malheureusement , l’endoctrinement n’a cure des frontières , Internet passe les murailles , même celles des beaux quartiers. Que faire ? Fatou Diome nous offre une nouvelle image parlante : “contre l’Etat islamique , une police nationale , c’est une épuisette au coin d’un bras de mer, elle ne retient que des alvins” Elle suggère donc une stratégie planétaire que les grandes puissances rechignent à mettre en place. Peut-être que la raison en est l’embarras suscité par l’adhésion radicale de bons français de souche aux doux prénoms de Julie, Kevin , François , Laure , Christelle, souvent élevés dans le sérail des valeurs républicaines et  parfois dans des milieux bourgeois . Comment en est-on arrivés là ? Et comment ces jeunes peuvent- ils ignorer à ce point  que  ces pays du proche-Orient qu’ils associent à des rêves de gloire ne sont devenus que des pièges mortels pour une jeunesse sans modèle ? La perspective du bref instant de célébrité rendu public par la déferlante médiatique les aveugle aussi surement que le ferait une passion amoureuse . Fatou Diome a une théorie : même après Charlie , le Bataclan et Nice , nous devons nous garder de tout sentiment haineux et global . Ne pas tout mélanger :  penser aux Pablo, Milan ou Tahar , tous étrangers dont nous n’écorchons plus les noms à présent . Et assumons nos voyous , les renvoyer chez eux au prétexte de leur radicalisation est une façon de sacrifier la sécurité des autres , pas très brillant comme solution.

Et les musulmans dans tout ça? Voici une remise au point évidente , mais c’est toujours mieux en le disant : ” l’Islam n’a pas de visage typique “: les atrocités commises au nom d’Allah , le sont par des djihadistes englués dans une déviance auto-alimentée par des rêves de brillance et de puissance. De tels individus n’ont rien de commun avec la culture musulmane .

La Thora , la Bible et le Coran , tous  servent de guide au même aveugle : l’humain. L’impossibilité de prouver l’existence de l’un ou l’autre est peut-être le seul lien qui unit les femmes et les hommes en matière de croyance.

Deux ou trois phrases que je sais d’elle

“Qui aime Dieu devrait aimer tous les noms qu’on lui donne et toutes ses créatures . L’exclusivité convient rarement à l’esprit, qui gagne à s’irriguer de multiples confluents”

“La Découverte ! Qui cherche une raison de vivre n’a qu’à varier ses paysages , son assiette et son esprit remercieront ses semelles”

Le monde est tragique et finira par me manger mais en attendant j’essaie d’être détendue et d’aprécier la vie, alors je rigole  et ça n’empêche pas la révolte”

Le mot de la fin : Fatou ,  placez votre degré d’optimisme du jour  sur une échelle de 0 à 10 ? “Tout en haut , vers l’infini , je suis une personne optimiste !”

” L’éveil à soi passe par une connaissance des autres, qui elle-même mène à la conscience d’une humanité commune”  Fatou Diome inspirée des Lettres Persanes de Montesquieu

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