Balthus à la Fondation Beyeler

Balthus La partie de cartes 1948-1950 Madrid Musée Thyssen Bornemisza ©Balthus

La Fondation Beyeler expose le peintre Balthus du  2 septembre 2018 au 1er janvier 2019

Setsuko Klossowska de Rola Fondation Beyeler ©VB
Setsuko Klossowska de Rola Fondation Beyeler ©VB

A l’occasion de l’ouverture de l’exposition que la Fondation Beyeler consacre en cette fin d’année à Balthus , Sam Keller reçoit comme invitée d’honneur sa veuve  Setsuko Klossowska de Rola , personne aussi élégante que menue , elle-même artiste , que nous avons pris l’habitude de voir apparaître en costume traditionnel nippon. Setsuko se prête au jeu des questions des commissaires Raphaël Bouvier et Michiko Kono avec la douceur qui la caractérise mais également beaucoup d’humour :”  Setsuko , que répondriez-vous à ceux qui reprochent à Balthus son intérêt  marqué pour les jeunes filles ? Comme disait Gainsbourg , je leur laisse leur opinion , ça ne m’interesse pas ! ” .A la question de sa rencontre avec Balthus : ”  En 1963 , Malraux avait commandé à Balthus une exposition sur l’art japonais ; Balthus est venu organiser cette exposition à Kyoto , j’étais une très jeune femme artiste et fascinée par sa connaissance très pointue de la culture d’Extrême-Orient ; nous avions pas mal d’années d’écart ,  mais il m’avait menti sur son âge , il m’a annoncé 40 ans alors qu’il en avait déja 54 ! J’ai décidé de dédier ma vie à un amour très compliqué et j’ai été servie !”

Avec l’exposition Balthus, la Fondation Beyeler présente  l’un  des  derniers  grands  maîtres  de  l’art  du 20ème siècle, également l’un des artistes les plus  singuliers  et  les  plus  controversés  de  l’art  moderne. Cette présentation d’envergure, dont la planification a débuté en milieu d’année 2016, prend pour point de départ l’œuvre majeure Passage du Commerce-Saint-André (1952–1954), qui se trouve à la Fondation Beyeler depuis de nombreuses années en tant que prêt permanent d’une  importante  collection  privée suisse .

Balthus Fondation Beyeler Passage du commerce Saint-André © Mark Niedermann
Balthus Fondation Beyeler Passage du commerce Saint-André © Mark Niedermann

Un tableau , une histoire : le Passage du Commerce existe bien. On le traverse quand, venant de l’Odéon, on veut aller vers la rue Saint André des Arts . Il débouche sur ce qui fut la maison de Danton , Marat y avait ses presses pour l’impression de son journal, le docteur Guillotin y tranchait la tête de moutons  pour expérimenter l’efficacité de son invention . Balthus habitait alors Cour de Rohan sur laquelle débouche le passage. Le tout reflète une immense mélancolie , un ennui passif  que la fadeur des tons accentue . Pourtant , le tableau est empli de clés qui devraient réveiller la mornitude du tableau  . Ainsi , Au fond du passage, justement la clé représentée rappelle la serrurerie d’autrefois , celle-là même où la première lame de la guillotine fut forgée. Elle avait été expérimentée sur un agneau dans cette rue qui se trouvait être un des hauts lieux de la Révolution . Toute la scène semble avoir figé des personnages fantomatiques, – Danton , Robespierre , Marat peut-être – qui joueraient une pièce muette ou qui répondraient à l’injonction d’un réalisateur , moteur ! pour une mise en action stricte : la vieille dame entre dans le champ , le monsieur aux bottines lacées s’assied au bord du trottoir , l’homme à la baguette traverse la scène , le chien-mouton occupe le centre , trois personnages dont l’enfant à la chaise ont le même visage sans trait, est-ce ce qui rend perplexe la jeune fille à l’avant à moins qu’elle ne cherche à résoudre l’énigme évoquée par la fameuse clé ?

Dans son travail aux facettes  et  aux  lectures  multiples, vénéré par certains  et rejeté par d’autres, Balthus, de son vrai nom Balthasar Klossowski de Rola (1908–2001), trace une voie artistique alternative, voire opposée aux courants des avant-gardes modernes et des  représentations que  l’on  peut s’en faire.  Dans cette voie solitaire, le peintre excentrique se réfère à un large éventail de prédécesseurs et de traditions artistiques référents allant de Piero della Francesca à Poussin, Füssli, Courbet et Cézanne.  Mais  un  examen  plus attentif révèle aussi les impulsions de certains courants artistiques modernes, notamment la Nouvelle Objectivité ou le Surréalisme, qui offrent un contexte aux stratégies parfois provocatrices de mise en scène picturale de Balthus et aux dimensions abyssales  et  insondables de son  art. Sa distanciation fondamentale  du modernisme, démarche que l’on peut presque qualifier de postmoderne, mène pourtant Balthus à développer une forme toute personnelle d’avant-garde, qui apparaît d’autant plus pertinente aujourd’hui.

Balthus s’affirme en effet  comme l’artiste de la contradiction et du trouble,  dont les  œuvres  à la fois sereines et fébriles font se rencontrer des contraires qui mêlent de manière unique la réalité et le rêve, l’érotisme et la candeur, l’objectivité et le mystère, le familier  et l’étrange.

La Cour de ferme à Chassy , le Cerisier  ou  le Paysage de Champrovent , images charmantes et bucoliques cohabitent avec des portraits inquiètants voire morbides comme  le Portrait de madame Hilaire  et toute une série de personnages , féminins pour la plupart d’où transpire  au mieux un abandon lascif sans plaisir , au pire un mortel ennui  . Dans la partie de cartes , l’homme  qui joue évoque davantage un matador prêt à lancer sa banderille .

Balthus 1948 ©Irving Penn
Balthus 1948 ©Irving Penn

Dans ce jeu de contrastes, Balthus combine des motifs de la tradition artistique à des éléments empruntés aux illustrations populaires  de livres pour enfants du 19ème siècle. Ses tableaux sont empreints d’ironie tant implicite qu’explicite, réfléchissant et s’interrogeant par là sur les possibilités et  les  impossibilités  figuratives  et  esthétiques de l’art du 20ème siècle et au-delà. Les  paradoxes  s’étendent aussi  à la  personne de  Balthus, qui  dans  un geste de modestie tenait à être considéré comme un « artisan » tout en adoptant la posture et le statut de l’aristocrate intellectuel cultivant des liens étroits avec de grands philosophes, écrivains, gens de théâtre et cinéastes de son temps ( dans le désordre , Derain, Giacometti , Antonin Artaud , Fellini, Wim Wenders …) Sa longue vie, qui a coïncidé avec la quasi-totalité du 20ème siècle, a ainsi oscillé constamment entre ascèse et mondanité.

L’artiste entretenait des liens étroits avec la Suisse. Il a passé son enfance à Berne, Genève et Beatenberg, épousé la Bernoise Antoinette de Watteville, -qui dans un premier temps ne l’avait pas trouvé suffisament fortuné pour intégrer sa noble famille –  et vécu avec elle en Suisse romande et alémanique. Les dernières décennies de sa vie ont eu pour cadre l’imposant Grand Chalet à Rossinière. Depuis les années 1930, une profonde amitié le liait par ailleurs à Alberto Giacometti, artiste pour lequel Balthus avait la plus haute estime ( Setsuko confie à l’assemblée le plaisir et l’émotion qui l’ont étreinte de voir cohabiter à la Fondation Beyeler les oeuvres des 2 amis )

L’exposition rétrospective de la Fondation Beyeler est la première qu’un musée suisse consacre à Balthus depuis dix ans. C’est aussi la première présentation d’envergure de son travail en Suisse alémanique. L’exposition réunit 40 tableaux clé de toutes les phases de sa carrière, des années 1920 aux années 1990. À travers cette sélection, c’est pour ainsi dire la quintessence de l’œuvre de Balthus que découvrira le visiteur, fruit d’une carrière très longue qui n’aura pourtant produit que quelque 350 travaux. la plupart des toiles sont accrochées sur des murs très colorés selon le choix de Raphaël Bouvier , un parti-prix plutôt agréable qui vient rompre avec l’ensemble souvent mélancolique des oeuvres.

Parmi les temps forts de l’exposition figurent entre autres des toiles telles La Rue (1933), scène de rue parisienne avec des figures mystérieuses paraissant comme figées dans leurs poses  sur  une  scène  de théâtre. Cette suspension qui frappe les actions des personnages dans les œuvres de Balthus est aussi apparente dans Les Enfants Blanchard (1937), acquis en 1941 par Pablo Picasso, avec lequel Balthus entretenait une relation amicale. La Jupe blanche (1937) est probablement le plus beau portrait réalisé par Balthus de sa première épouse Antoinette de Watteville.

Le Roi des chats (1935)  est un rare autoportrait dans lequel Balthus, alors âgé de 27 ans, se figure avec un maintien  assuré  sous  les  traits  d’un  dandy élégant  accompagné d’un chat.  Les chats jouent  un rôle important dans  la vie et dans  l’œuvre de Balthus:  ils apparaissent régulièrement dans ses  tableaux, souvent en  tant qu’alter  ego  de  l’artiste. Avec  La Partie de cartes (1948–1950),  toile rarement prêtée l’exposition  présente une  œuvre à  la tension ensorcelante . Le portrait Thérèse rêvant (1938), qui a récemment fait l’objet d’une attention internationale, fait également partie de l’exposition. C’est l’un des exemples les plus précoces et célèbres des représentations caractéristiques de Balthus de jeunes filles au seuil de l’âge adulte,  qui  recèlent  une  tension  difficile  à cerner entre insouciance enfantine et érotisme séducteur. Le monumental Passage du Commerce-Saint- André (1952–1954) condense de manière particulièrement forte le souci intense du  peintre  de  rendre visibles les dimensions de l’espace et du temps et de révéler leur rapport avec les figures et les  objets – aspects fondamentaux de son art.

Balthus Le Roi des Chats 1935 Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne©VB
Balthus Le Roi des Chats 1935 Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne©VB

Présentées dans le cadre de la Fondation Beyeler, les œuvres de Balthus apparaissent comme les représentantes d’un modernisme qu’on pourrait dire « autre » tant elles opèrent en véritable contrepoint à  la notion de modernisme qui a guidé Ernst et Hildy Beyeler dans leur activité de collectionneurs. Elles élargissent et complètent ainsi d’une certaine façon la vision de l’art moderne que propose notre musée.  Bien que Balthus ne soit pas représenté dans la  collection  du  couple  Beyeler,  plusieurs  œuvres importantes de l’artiste ont été vendues ou entremises par leur galerie, dont la scandaleuse et légendaire Leçon de guitare (1934), Jeune fille à la fenêtre (1957) et la version des Trois Sœurs peinte en 1964.

Exposer Balthus est un défi particulier pour un musée.  Aujourd’hui  encore,  l’artiste  est  fréquemment associé à ses représentations de jeunes filles et de jeunes femmes qui continuent à provoquer parfois un certain malaise chez  les spectateurs et  à susciter des débats sur les limites de la représentation artistique.    En novembre 2017, l’importante toile Thérèse rêvant (1938) a  provoqué  un  scandale  public  au Metropolitan Museum of Art de New York lorsqu’une pétition lancée en ligne a exigé son décrochage ou sa recontextualisation en raison des connotations érotiques  de l’image.  Malgré l’écho important rencontré par la pétition, le Metropolitan Museum a décidé de laisser en place l’œuvre contestée. En pleine controverse,     le tableau nous parvient donc aujourd’hui sous de nouveaux auspices en tant que symbole  d’un  débat culturel ravivé.

La présente rétrospective Balthus doit elle aussi être l’occasion d’un débat et d’une réflexion sur  les possibilités et les fonctions de l’art. L’art est tout particulièrement porteur d’ambiguïté et de perspectives multiples sur le monde. Par-delà le bon et le beau, cela  inclut  également  les  aspects  insondables, déroutants, déplaisants ou provocateurs de l’imaginaire et de la condition humaine dans sa vérité. Cette complexité et cette richesse qui sont non seulement celles de l’art mais celles du monde en général, c’est précisément aux musées qu’il incombe de les explorer et d’en être les médiateurs critiques, afin d’inciter le spectateur à l’exercice de la pensée et du questionnement. Dans ses multiples facettes, l’œuvre de Balthus apporte une contribution importante à cette dimension réflexive essentielle de l’art en tant que forme d’expression libre.

L’exposition est accompagnée d’un important programme de médiation artistique qui inclut entre autres une table ronde réunissant des intervenants de haut niveau et des visites guidées spéciales le dimanche suivies de discussions. Un mur de commentaires dans le musée présentera les voix de défenseurs et de détracteurs de Balthus et permettra aussi aux visiteurs d’y exprimer leur opinion. Dans les salles d’exposition, des médiateurs artistiques se tiendront à la disposition du public pour dialoguer.

Pour réaliser cette grande rétrospective, la Fondation Beyeler a pu s’assurer un grand nombre de prêts inestimables de musées au rayonnement international dont le Metropolitan Museum of Art et le Museum of Modern Art à New York, le Centre Pompidou à Paris, le Hirshhorn Museum  à Washington  et  la Tate à Londres. De nombreuses  œuvres  majeures  en  provenance  de  collections  privées  européennes, américaines et asiatiques, auxquelles le public n’a normalement pas ou peu accès, feront pour certaines

leur première apparition en public. L’exposition est placée sous le commissariat de Dr Raphaël Bouvier, conservateur, et Michiko Kono, conservatrice adjointe.

Le catalogue de l’exposition, publié par Hatje Cantz, propose des textes instructifs des historiens de l’art Olivier Berggruen, Yves Guignard et Juan Ángel López-Manzanares portant sur la vie et l’œuvre de l’artiste. À noter également, un texte personnel du cinéaste et photographe Wim Wenders, qu’une amitié étroite liait à Balthus et à sa famille. Beate Söntgen, professeure d’histoire de l’art, consacre un article aux représentations de jeunes filles de Balthus. C’est également sur ce sujet largement débattu que se penche le texte de Michiko Kono, qui traite des figures féminines dans les œuvres de Balthus. Raphaël Bouvier, commissaire de l’exposition Balthus,  discute dans son article des divers aspects de la dimension temporelle qui s’ouvrent dans la conception artistique de Balthus et auxquels il donne forme dans l’ensemble de son œuvre.

La rétrospective Balthus est réalisée en coopération avec le Museo Nacional Thyssen-Bornemisza de Madrid, l’un des plus prestigieux musées d’Espagne. L’exposition y sera montrée sous forme légèrement différente en début d’année prochaine.

Fondation Beyeler

Beyeler Museum AG, Baselstrasse 77, CH-4125 Riehen

Horaires d’ouverture  : tous les jours de 10h00 à 18h00, le mercredi jusqu’à 20h

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Médiation artistique associée à l’exposition

  • Mercredi 7 novembre, 19h00 Table ronde – Balthus et la question de la liberté de l’art .Prenant pour point de départ l’univers visuel et pictural de Balthus, une table ronde réunissant des représentants renommés de différentes disciplines explore la question de la liberté de l’art et de sa signification au 21ème siècle. Les intervenants incluent entre autres:

Hanno Rauterberg, journaliste, critique d’art et d’architecture et auteur. Il est chef de rubrique adjoint «Feuilleton» de l’hebdomadaire allemand DIE ZEIT et a récemment publié l’ouvrage beaucoup débattu «Wie frei ist die Kunst?». Barbara Vinken, professeure de littérature et de philologie romane à la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich. Débat animé par: Finn Canonica, rédacteur en chef de «DAS MAGAZIN» du Zürcher Tages-Anzeiger L’événement est inclus dans le prix du billet d’entrée.

L’exposition est accompagnée d’un important programme de médiation artistique qui inclut entre autres une table ronde réunissant des intervenants de haut niveau et des visites guidées spéciales le dimanche suivies de discussions. Un mur de commentaires dans le musée présentera les voix de défenseurs et de détracteurs de Balthus et permettra aussi aux visiteurs d’y exprimer leur opinion. Dans les salles d’exposition, des médiateurs artistiques se tiendront à la disposition du public pour dialoguer.

  • Dimanche 30 septembre, 16h00 L’œuvre de Balthus et les controverses artistiques

L’œuvre de Balthus et les controverses artistiques alimentent actuellement le débat à l’international. Cuisiner et manger en compagnie du cuisinier et jardinier paysagiste zurichois Maurice Maggi permet de nourrir des conversations sur les controverses et les tabous en art et en cuisine. Prix CHF 55.-, menu et billet d’entrée compris.

  • Dimanche 21 octobre, 10h00 à 18h00 Journée familiale Balthus

Une journée créative pour toute la famille. De brèves visites guidées et des stations interactives dans l’exposition Balthus, un jeu dans le musée et des ateliers invitent les visiteurs à s’impliquer et à se laisser aller à des expériences. Entre autres, les participants pourront donner vie à l’exposition dans un tableau vivant. Gratuit pour les enfants et les jeunes de moins de 25 ans. Adultes: prix du billet d’entrée.

  • Mercredi 31 octobre, 18h30 Balthus entre Rilke, Artaud et Jouve

Robert Kopp, professeur émérite de littérature française moderne à l’Université de Bâle, met en lumière les liens qui existent entre Balthus et son œuvre et différentes figures littéraires de son temps. En collaboration avec l’Alliance française de Bâle. La conférence se tiendra en français. L’événement est inclus dans le prix du billet d’entrée.


Horaires d’ouverture de la Fondation Beyeler:

Tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h

Tarifs d’entrée pour l’exposition:

Adultes   CHF 25.- Moins de 25 ans, membres Art Club   /entrée gratuite Groupes de 20 personnes et plus, AI avec justificatif,  tarif réduit lundi 10h à 18h et mercredi 17h à 20h

Catalogue Balthus :  Ed. Raphaël Bouvier, Fondation Beyeler Texts by Olivier Berggruen, Raphaël Bouvier, Christine Burger, Yves Guignard, Michiko Kono, Juan Ánge López-Manzanares, Beate Söntgen, Wim Wenders, graphic design by Bonbon, Zürich English | September 2018 € 58.00

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