Paris Les expositions du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

Deux expositions au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme :

René Goscinny au-delà du rire et Héritage inespéré : une découverte archéologique en Alsace

René Goscinny : au-delà du rire jusqu’au 4 mars 2018

René Goscinny MahJ Photo VB
René Goscinny MahJ ©VB

Autant le dire  tout de suite : Goscinny et son comparse Gotlib ne sauront surement jamais tout ce que je leur dois car ils ont été mes compagnons consolants une bonne partie de ma jeunesse, je me fais donc une joie de leur renvoyer humblement l’ascenseur en reportant les expositions qui leur sont consacrées sachant qu’une partie de ma bibliothèque est largement occupée par les albums de Rubrique-à-brac , Gai-Luron , Asterix , Lucky-Luke…

À l’occasion de la commémoration des quarante ans de la disparition de René Goscinny, le mahJ, en partenariat avec l’Institut René Goscinny, présente la première rétrospective consacrée au co-créateur d’Astérix et du Petit Nicolas. L’exposition rassemble plus de 200 œuvres, dont des planches et scénarios originaux, et de nombreux documents inédits issus des archives Goscinny. Conjuguant approches chronologique et thématique, elle retrace le parcours de ce fils d’émigrés juifs originaires de Pologne et d’Ukraine, né à Paris en 1926.

Cinq cents millions de livres et d’albums vendus dans le monde, des œuvres traduites en cent cinquante langues, une centaine d’adaptations cinématographiques… Malgré les chiffres impressionnants du succès de Goscinny, l’envergure de l’homme et l’ampleur de son œuvre sont encore relativement méconnues. L’exposition met ainsi en lumière la créativité géniale de celui qui a offert à la culture française l’une de ses plus belles révolutions culturelles, qui fit passer la bande dessinée du statut de « publication destinée à la jeunesse » au rang de « neuvième art ».

Parodies, calembours et traits d’union métaphysiques forment le versant le plus célèbre du style d’un écrivain pour lequel l’histoire, la langue française et l’enfance ont été des sources d’inspiration et des moteurs de création constants. Mais au-delà du rire fédérateur, l’exposition montre à quel point la culture goscinnyenne, héritière du judaïsme d’Europe orientale, s’est enrichie au croisement des exils argentin et nord-américain, sans jamais cesser d’être nourrie par le pur classicisme de la tradition française.

L’exposition est accompagnée de conférences et de rencontres, ainsi que d’un programme pédagogique. Son catalogue est co-édité avec les éditions Hazan.

Parcours de l’exposition

Pilote, laboratoire et journal idéal (1959-1974)

Bureau de Goscinny MahJ Photo VB
Bureau de Goscinny MahJ ©VB

En 1959, François Clauteaux, Raymond Joly, Jean Hébrard, René Goscinny, Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo créent Pilote, un hebdomadaire pour les jeunes associant bandes dessinées et sujets d’actualité. Son lancement est un véritable succès. La bande dessinée y occupe une place importante, mais moindre que le rédactionnel. Certaines comme Astérix, Barbe-Rouge, Tanguy et Laverdure marqueront le neuvième art. Dès 1963, Goscinny et Charlier, devenus rédacteurs en chefs, donnent la priorité à la bande dessinée et ouvrent le journal à une nouvelle génération d’auteurs : Giraud, Greg, Cabu, Gotlib, Fred, Mandryka, Bretécher, Gébé, Reiser, Géri, Christin et Mézières et bien d’autres talents.

À la fin des années 1960, Giraud, Mandryka, Brétécher, Gotlib, Alexis, Druillet, qui ont nourri la modernité des pages du périodique, vont radicaliser leur critique puis s’éloigner de Pilote pour publier dans des titres contestataires et satiriques tels que L’Écho des savanes, Métal hurlant, Fluide glacial et Charlie-Hebdo successeurs de Hara-Kiri, interdit en 1966. En 1974, Goscinny quitte Pilote.

  Le zetser et le philosophe

Génie comique, écrivain exigeant, créateur frénétique, René Goscinny a accompli une révolution culturelle en dissolvant la ligne qui séparait la culture savante de la culture populaire, l’humour des élites de celui des classes laborieuses. Mais comment travaillait-il ? Au-delà du rire, que trouvons-nous dans son univers qui confirme l’originalité de l’écrivain et de l’homme ?

En suivant le philosophe Henri Bergson dans son étude intitulée Le Rire. Essai sur la signification du comique, on peut comprendre comment l’écrivain « rit » et fait preuve, très tôt, d’une formidable maîtrise des « procédés de fabrication du comique ». La plongée au cœur de la mécanique de l’écrivain, et la prise en compte de sa connaissance intime de l’imprimerie et surtout du geste du typographe (le zetser en yiddish), nous permettent de discerner les ressorts cachés de son inspiration, ses thèmes de prédilection (l’histoire, le sens de l’absurde et l’humour noir, l’attachement au monde de l’enfance et à la langue française) qui trament son œuvre, et son observation de la nature humaine. Derrière l’auteur comique se révèlent à nous l’âme du moraliste et l’esprit du philosophe.

Le  phénomène Goscinny

Si le nom de René Goscinny est présent depuis longtemps dans la culture populaire francophone, la dimension même de cette personnalité géniale, l’ampleur de son œuvre et de son succès sont relativement méconnues. Pour prendre la mesure de l’œuvre et de son importance dans le monde de la bande dessinée et de la littérature contemporaine, rien ne vaut le rappel de quelques chifres : cinq cents millions de livres et d’albums vendus dans le monde, dont deux cents millions pour Lucky Luke (Goscinny-Morris), trois cents vingt millions pour Astérix (Goscinny-Uderzo) et quinze millions pour Le Petit Nicolas (Goscinny-Sempé). Les œuvres de Goscinny ont été traduites en cent cinquante langues, dont Astérix en cent vingt langues, Iznogoud (Goscinny-Tabary) et Lucky Luke en une quarantaine de langues. Le Petit Nicolas est aujourd’hui intégré dans les programmes scolaires. Le film d’animation et le cinéma ont rendu leurs hommages à Goscinny et à ses co-auteurs : les adaptations cinématographiques de Lucky Luke, Iznogoud ou du Petit Nicolas appartiennent à la culture populaire contemporaine. Quant à Astérix, les chifres parlent d’eux-mêmes : ainsi Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, réalisé par Alain Chabat en 2002, a attiré plus de quatorze millions et demi de spectateurs en France.

Évoquer René Goscinny oblige à traiter d’un phénomène culturel mondial, d’un auteur clé de la littérature et de l’avènement du neuvième art.

Les Beresniak et les Goscinny

Rene Goscinny MahJ©VB
Rene Goscinny MahJ PhotoVB

René Goscinny naît le 14 août 1926 au sein d’une famille d’immigrés juifs originaires d’Europe orientale. Sa mère, Anna Beresniak, née en 1889, est l’une des neuf enfants du maître d’école Abraham Lazare Beresniak et de son épouse Feyge Garber. Originaire de la province de Kiev, la famille s’installe à Paris en 1905 et Abraham y fonde l’imprimerie Beresniak & fils en 1912. Son catalogue témoigne d’un éclectisme tant linguistique – il imprime en yiddish, hébreu, français, russe et polonais –, que politique – avec des publications  sionistes  et bundistes.

Le père de René, Stanislas Goscinny est né en 1887 à Varsovie, troisième enfant d’Abraham Goscinny et Helena Silberblick. Maurice, le fils aîné, étudia la médecine et Stanislas la chimie appliquée. Les deux frères choisirent de poursuivre leurs études en France, en 1905 pour le premier et en 1906 pour le second. Stanislas se marie avec Anna Beresniak en 1919 ; Claude naît en 1919 et René en 1926. En 1923, Stanislas tente une aventure au Nicaragua dans la production agricole. Revenu à Paris où il est naturalisé français comme Anna en 1926, il monte une entreprise de fabrication de matières plastiques avec Léon Beresniak, un frère d’Anna.

 Une enfance et une adolescence argentines (1930-1940)

À partir de 1927, Stanislas Goscinny est employé par la Jewish Colonization Association (JCA). Fondée en 1891 par le banquier philanthrope Maurice de Hirsch, l’institution permet à des juifs d’Europe orientale, soumis aux statuts iniques de l’Empire russe et victimes de pogroms récurrents, de s’émanciper en s’établissant dans des colonies agricoles au Brésil, en Argentine, au Canada et en Palestine. C’est en tant que cadre de cette fondation que, en 1927, Stanislas Goscinny, ingénieur chimiste spécialiste de l’agriculture dans les climats chauds, est envoyé à Buenos Aires où il s’installe avec sa famille. René est scolarisé au Colegio francés (collège français) où l’on enseigne la culture française la plus classique ; celle-ci est à l’origine des traits marquants de l’œuvre goscinnyenne. Entre 1944 et 1945, le jeune Goscinny contribue à la rédaction et à l’illustration de Notre Voix, la revue des élèves. De 1945 à 1947, il poursuivra cette activité avec la revue Quartier Latin publiée par les anciens élèves de collège.

 Les échos de la guerre (1940-1944)

Dès août 1940, Stanislas Goscinny adhère au comité de Gaulle, qui refuse la défaite. Quant à René, il remplit des carnets de dessins, croquant tant son entourage que les personnalités politiques des actualités, et s’essaye déjà à la caricature.La situation des membres des familles Beresniak et Goscinny demeurés en Europe inquiète vivement Stanislas et Anna qui cherchent à les aider par des envois d’argent et de vivres.

On ne sait rien sur le sort des Goscinny restés en Pologne. Quant aux Beresniak, Lazare meurt en zone libre en 1942. Son fils Serge échappe à la déportation, mais Léon, Maurice et Volodya sont déportés et assassinés à Auschwitz en 1942. En 1943, le décès brutal de Stanislas à Buenos Aires fait basculer la famille dans la précarité. Anna et René trouvent du travail. Ce dernier occupe d’abord un poste de comptable dans une fabrique de pneus puis devient dessinateur dans une agence publicitaire. Claude poursuit ses études. En 1945, Boris Beresniak, un frère d’Anna, les incite à quitter Buenos Aires pour New York. Anna et René partent aux États-Unis tandis que Claude reste en Argentine ; il ne rentrera en France qu’en 1956.

Survivre à New York (1945-1951)

Harvey Kurzman John Severin René Goscinny New York 1949 MahJ PhotoVB
Harvey Kurzman John Severin René Goscinny New York 1949 MahJ©VB

Résolu à tenter une carrière de dessinateur dans le cinéma d’animation, René entre en apprentissage dans une agence publicitaire. En 1946, il efectue son service militaire en France dans un bataillon de l’infanterie alpine stationné à Aubagne. De retour à New York en 1947, il travaille comme illustrateur de livres. Durant quatre ans, il peine à survivre. Il rencontre cependant le dessinateur Harvey Kurtzman, futur créateur du magazine Mad, qui lui présente Will Elder, John Severin et Jack Davis qui seront avec Kurtzman les dessinateurs des publications de genres aventurier et fantastique publiés par EC Comics et DC Comics des années 1950 à 1980. Avec Kurtzman, Goscinny illustre pour Kunen Publishing quatre livres pour enfants. Kurtzman, Elder et Severin l’initient au monde de la production et de l’art du comic book, mais il ne peut s’y faire une place. Goscinny fait la connaissance de Jijé, pilier de l’hebdomadaire Spirou, qui s’est installé dans le Connecticut en 1947 et qui lui présente le jeune dessinateur belge Morris, avec lequel il sera amené plus tard à collaborer.

 La première vie d’un scénariste (1951-1959)

En 1951, Goscinny quitte New York pour Paris. Il contacte l’éditeur belge Georges Troisfontaines dont l’agence, World Press, fournit Spirou et d’autres titres des éditions Dupuis. Engagé, Goscinny réalise des textes et des illustrations destinés à divers périodiques (La Libre Junior, Bonnes Soirées, Le Moustique, Les Belles histoires de l’oncle Paul, Spirou, Risque-Tout) et fait la connaissance de Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo. De nombreuses collaborations s’amorcent dans les années 1953-1955 mettant à contribution ses talents de scénariste.

De novembre 1952 à février 1953, il dirige le magazine TV Family que Dupuis veut implanter à New York. Après l’échec de l’entreprise, il revient à l’agence parisienne. En 1955-1956, il publie les dernières bandes dessinées de sa seule facture, Capitaine Bibobu et Dick Dicks. Scénariste demandé, Goscinny défend les droits des auteurs avec Charlier. Licencié de la World Press, il entre au Journal de Tintin, travaille avec nombre de dessinateurs et intensifie sa collaboration avec Uderzo et Morris.

Les piliers d’une œuvre

Les collaborations avec Uderzo, Morris, Sempé et Tabary au dessin ont eu une importance considérable dans la carrière de Goscinny. Avec son complice Uderzo, de 1951 à 1958, Goscinny explore les champs de la narration de manière éclectique avant d’aboutir à Oumpah-Pah (1958) et surtout Astérix (un succès planétaire pour les 24 albums réalisés entre 1959 et 1977) qui s’empare de l’histoire de France pour la parodier.

En 1955, Morris demande à Goscinny de lui fournir des scénarios pour sa bande dessinée Lucky Luke, créée en 1946. Commencée avec Des rails sur la prairie, l’association de ces deux auteurs marqués par la culture nord-américaine, tant du point de vue du traitement de l’histoire que de la parodie des films de western, se révèle fructueuse. C’est avec Goscinny que le « poor lonesome cow-boy » devient « l’homme qui tire plus vite que son ombre ». De 1955 à 1977, la publication de quarante et une histoires complètes leur vaudra un succès international.

En 1959, Goscinny et Jean-Jacques Sempé, partageant leurs souvenirs personnels, retravaillent ensemble pour créer les histoires du Petit Nicolas. Entre 1959 et 1964, quatorze volumes d’histoires totaliseront quinze millions d’exemplaires vendus et traduits en de nombreuses langues étrangères et régionales. L’ignoble Iznogoud, grand-vizir du calife Haroun El-Poussah fait son apparition en 1962. Fruit des imaginations conjuguées de Goscinny et de Jean Tabary, la série Iznogoud, dont l’anti-héros est un vil personnage rêvant de « devenir calife à la place du calife », connaît un vif succès populaire dans les pays francophones avec quatorze albums signés des deux auteurs.

Portés à l’écran sous forme de films d’animation ou de longs métrages, traduits en de nombreuses langues étrangères, ces piliers de l’œuvre goscinnyenne ont été créés dans un processus d’étroite symbiose nourrie par un fructueux échange d’idées, un humour finement élaboré et propre à chacun des duos formés par Goscinny et le dessinateur de la série.

Uderzo, Morris, Sempé et Tabary : quatre complices de René Goscinny

Albert Uderzo (dessinateur ; né en 1927)

Héritier  revendiqué  de  Walt  Disney  et d’Edmond-François  Calvo,  Uderzo  travaille d’abord  pour  la  presse  quotidienne,  aussi  bien  dans  le  registre  réaliste qu’humoristique. En 1951, sa rencontre avec Goscinny à l’agence World Press, grâce à Charlier, décide de son destin. Ses premiers travaux aux côtés de Goscinny annoncent Astérix : Jehan Pistolet (1952) et Luc Junior (1954) pour le quotidien belge La Libre Belgique, puis Oumpah-Pah pour l’hebdomadaire Tintin (1958). En 1959, Charlier, Goscinny et Uderzo lancent l’hebdomadaire Pilote, qui va révolutionner la bande dessinée francophone et mondiale. Avec Goscinny, Uderzo crée Astérix, et avec Charlier Tanguy et Laverdure. Astérix devient rapidement un succès mondial. Le talent d’Uderzo est dans la droite ligne de l’école franco-belge. Sous l’influence de Franquin notamment, son dessin se fait plus réaliste à mesure qu’il abandonne ses autres séries, Oumpah-   Pah et Tanguy et Laverdure. Après le décès de Goscinny en 1977, Uderzo assure seul les scénarios d’Astérix et fonde avec Gilberte Goscinny la maison d’édition Albert-René, aujourd’hui propriété du groupe Hachette. En 2013, paraît Astérix chez les Pictes, avec   de  nouveaux auteurs.

Morris (Maurice de Bevere, dessinateur ; 1923-2001)

Avant de se consacrer exclusivement aux aventures de Lucky Luke, Morris travaille pour le studio d’animation Compagnie belge d’actualités – où il rencontre Franquin, Peyo et Eddy Paape – et publie des dessins d’humour dans la presse flamande, ainsi que dans l’hebdomadaire Le Moustique des éditions Dupuis. Il crée les aventures de Lucky Luke pour Spirou en 1946. De 1948 à 1954, il réside aux États-Unis où il a suivi Jijé ; il y rencontre Goscinny durant l’été 1950. Celui-ci lui présente de jeunes dessinateurs américains, dont Harvey Kurtzman, Jack Davis, John Severin… Son dessin y gagne une touche graphique qui vient enrichir l’hebdomadaire Spirou et contribue à son rayonnement. Acquis outre Atlantique, la vision du métier et le professionnalisme de Goscinny et de Morris tranchent avec ceux de la plupart de leurs collègues européens. En 1955, la neuvième histoire des aventures de Lucky Luke, Des rails sur la prairie, paraît dans Spirou. Scénarisée par Goscinny, elle amorce une collaboration qui durera jusqu’à la mort de ce dernier en 1977.

Morris et Goscinny Photo Anne Goscinny MAHJ
Morris et Goscinny ©Anne Goscinny MAHJ

Sempé (Jean-Jacques Sempé, dessinateur ; né en 1932)

Goscinny et Sempé Laureats Prix Alphonse Allais de l'Humour pour le Ptit Nicolas 1964 MahJ Photo VB
Goscinny et Sempé Laureats Prix Alphonse Allais de l’Humour pour le Ptit Nicolas 1964 MahJ ©VB

Entré à quatorze ans dans la vie active, c’est sans la moindre formation artistique que Sempé publie ses premiers dessins dans Sud-Ouest, encouragé par le dessinateur Chaval. Ses vrais débuts, il les doit à la revue Le Moustique des éditions Dupuis, dont le directeur artistique repère un personnage de petit garçon et le pousse à en faire une bande dessinée que Goscinny scénarise. Les vingt-huit premières planches du Petit Nicolas sont publiées dans Le Moustique en 1954. Mais Sempé préfère le domaine de l’illustration et travaille ensuite pour Le Rire, Noir et blanc, Ici Paris, Paris Match, et pour les journaux britanniques Punch et Esquire. Les aventures du Petit Nicolas reparaissent dans Sud-Ouest sous la forme d’un feuilleton illustré écrit par Goscinny en 1956, puis dans Pilote à partir de 1960. Sempé publie ensuite dans L’Express, Le Figaro, Le Nouvel Observateur et Télérama, tandis que ses ouvrages sont des succès de librairie. En 1978, il figure en couverture du New Yorker – la première d’une longue série qui fait de Sempé l’illustrateur français parmi les plus appréciés dans le monde.

Tabary  (Jean Tabary,  dessinateur ; 1930-2011)

Tabary publie Richard et Charlie dans le journal Vaillant à partir de 1956. En 1958, il conçoit l’un de ses personnages les plus marquants, Totoche (Corinne et Jeannot, les personnages secondaires, vont connaître des aventures parallèles), et imagine le duo comique Grabadu et Gabaliouchtou. En 1960, Goscinny le recrute pour Pilote. Ensemble, ils créent Valentin le vagabond puis, en 1962, pour la revue Record, Les Aventures du calife Haroun el Poussah, qui deviendra la série Iznogoud, dont le héros se rend célèbre par la formule : « Je veux être calife à la place du calife. » La série se poursuit dans Pilote à partir de 1968 ; elle sera adaptée en dessin animé pour la télévision (cinquante-deux épisodes de treize minutes), puis en long métrage. En 1974, Le Journal du dimanche lui demande de commenter l’actualité. À la disparition de Goscinny, Tabary fonde sa propre maison d’édition (les éditions de la Séguinière qui deviendront les éditions Tabary), dirigée par sa femme et ses enfants. En 2012, IMAV devient le nouvel éditeur d’Iznogoud, dessiné par Nicolas Tabary, fils de Jean et de nouveaux scénaristes.

Quelques titres pour relire René Goscinny

Lucky Luke avec Morris paru de 1955 à 1977 dans Spirou, puis dans Pilote 38 albums

Modeste et Pompon avec André Franquin paru de 1955 à 1958 dans Le Journal de Tintin 2 albums

Prudence Petitpas avec Maurice Maréchal paru de 1957 à 1959 dans Le Journal de Tintin

Signor Spaghetti avec Dino Attanasio paru de 1957 à 1965 dans Le Journal de Tintin 15 albums

Oumpah-pah avec Albert Uderzo paru de 1958 à 1962 dans Le Journal de Tintin 3  albums

Strapontin avec Berck paru de 1958 à 1964 dans Le Journal de Tintin 4  albums

Astérix avec Albert Uderzo paru de 1959 à 1977 dans Pilote 24 albums

Le Petit Nicolas avec Sempé paru de 1959 à 1965 dans Sud-Ouest Dimanche 14 volumes

Iznogoud avec Jean Tabary paru de 1962 à 1977 dans Record, puis dans Pilote 14 albums

Les Dingodossiers avec Gotlib paru de 1965 à 1967 dans Pilote 3 albums

 Conférence Mercredi 10 janvier 2018 à 19h30 René Goscinny, une révolution dans la bande dessinée

Avec la participation de Jean-Pierre Mercier, historien de la bande dessinée, co- commissaire de l’exposition « Le cinéma de Goscinny » à la Cinémathèque Française, 2017, Jean-Pierre Dionnet, éditeur de bande dessinée et Laurent Martin, historien, co-auteur de L’art de la bande dessinée (Citadelles et Mazenod, 2012) et les dessinateurs Jul et, sous réserve, Joann Sfar

Modération François Angelier, producteur de « Mauvais genre » sur France Culture.

De New York à Paris, René Goscinny côtoie de jeunes artistes comme Sempé, Morris, Tabary et Uderzo, avec lesquels il réalise ses premiers scénarios. Lucky Luke, Iznogoud, Le Petit Nicolas, et bien sûr Astérix font découvrir au grand public les fameux gags et jeux de mots goscinnyens. C’est aussi en tant que rédacteur en chef du journal Pilote que Goscinny bouleverse et redéfinit la bande dessinée pour la jeunesse.

Catalogue de l’exposition René Goscinny. Au-delà du rire Coédition mahJ – Hazan

Ouvrage collectif sous la direction d’Anne Hélène Hoog 240 pages ; 200 illustrations ; format 215 x 285 cm 35 €

Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah

Préface d’Anne Goscinny

Au revoir Goscinny MahJ©VB

Mon père au musée. C’est curieux comme phrase, ça sonne comme une formule, comme le titre d’un livre de dessins d’humour. Mon père au musée d’art et d’histoire. Quand s’invitent l’art et l’histoire, mon père se rapproche. Féru de l’un, détournant l’autre, je le vois qui sourit. Mon père au musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Là, il ôte son pardessus, s’assied dans un Chesterfield, prend une cigarette, l’allume et la savoure. Il est heureux de l’instant, je le sais. Je vais prendre dans ma main la mémoire de la sienne et le guider, lui raconter ce qu’il sait et l’écouter se souvenir. Le timbre de sa voix, quarante ans après s’être éteint, résonne encore, résonne toujours. Cette exposition consacrée à mon père est une promesse de voyage au long cours au cœur de sa propre histoire. Lui qui aimait tant naviguer, il embarquera avec moi sur ce navire-là. Main dans la main, nous nous préparons à appareiller, direction l’Ukraine, la Pologne, l’Argentine, New York, Paris. Il se réjouit de cette traversée à venir, se réjouit d’entendre à nouveau cette langue, le yiddish. Ses yeux brillent, ses fossettes se creusent de plaisir. Dans ce pays qui est le sien depuis quarante ans, dans ce pays qu’on nomme en profane l’éternité, l’instant s’étire ou s’éteint.

« Ce shtetl est le nôtre », me dit-il. « Viens mon amour, viens mon enfant, regarde ma grand-mère allumer les bougies. » Il se tait, suspendu au cœur de ce temps qui ne compte pas ses heures. Il se tait et prie. Il connaît l’histoire, il sait qu’un jour, bientôt, les flammes des bougies de shabbat ne danseront plus. Ici, notre voyage fait une escale. Un dictionnaire yiddish-hébreu, quelques livres où figure la mention « Imprimerie Beresniak », les gestes précis d’Abraham, son grand- père. Mon père ému regarde les signes de plomb de l’imprimerie, s’arrête sur deux d’entre eux, l’obèle et l’astérisque, et, amusé, murmure : « On se retrouvera ! » .La traversée reprend. Nous voilà à Buenos Aires. Là, entre son immeuble et la boutique qui vend des empanadas, il fait du patin à roulettes. À la course, Virgilio est bien plus fort que lui, mais mon père à cet instant précis caresse avec ferveur la couverture de son prix d’excellence, Les Mondes connus et inconnus de Jules Verne.

Le bateau tangue, la mer, grosse et sans pitié, regarde passer l’Histoire qui jette ses enfants au feu. Et mon père s’accroche au bastingage, malade de douleur, malade au cœur. Plus tard, bien plus tard, il comprendra, réalisera, mettra sur le drame des mots et des larmes. Ses oncles, ses cousins, de Paris à Varsovie, n’auront de sépulture que sa mémoire.

On accoste à New York : Ellis Island, terre de promesses. Mon père s’arrête devant une photo. Un cow-boy et son cheval blanc, quatre bandits aussi stupides qu’attachants, un chien qui ne reconnaît pas son maître. Une parodie du Far-West est née et, sous la plume de mon père, vit les plus belles pages de son histoire.

Sur ce bateau, il n’est pas seul. Anna, sa mère, l’accompagne. Il est l’amour de la vie de cette femme, sa raison d’être, son trésor […]. « Et si on jetait l’ancre à Paris, katzele [mon chaton] », demande Anna ? « Let’s go, vamos ! », répond le fils. C’est ici, en France, que les deux rencontres déterminantes de sa vie auront lieu. De l’une d’elles, je suis issue. Ma menotte nichée toujours au creux de la sienne perçoit, de paume à paume, une émotion. Mon père vient encore de s’arrêter et regarde une photo d’Albert Uderzo.

« C’est lui, l’ami comme on n’en a qu’un », précise-t-il, ému. De cette complicité naîtra un mythe français. « Je le sais », lui dis-je. « Un jour, ajoute-t-il, je te parlerai du bonheur d’être parfaitement compris par celui que l’on veut faire rire avant les autres. » […]

Je sens la veine du poignet de mon père battre. Il vient d’apercevoir une photo de Gilberte, sa femme. Lui, si loquace, se tait. Je respecte son silence. Ils sont aujourd’hui sur le même continent mais il avait peut-être oublié comme,dans cette vie-ci, elle était belle.

La visite se termine, ce n’était qu’une escale. Nous n’accosterons définitivement que lorsque nous aurons fini de rire. « Alors, nous avons du temps », conclut mon père, en tassant sa Pall Mall.

« Entendre rire les gens, pour moi c’est une musique céleste ! ». René Goscinny

Institut René Goscinny,

15 avenue Victor Hugo 75116 Paris contact@institut-goscinny.org      Tél  : 01 44 54 84 33

www. institut-goscinny.org

Goscinny et le cinéma. Astérix, Lucky Luke & Cie La Cinémathèque française, Parisdu 4 octobre 2017 au 7 mars 2018

À l’occasion du quarantième anniversaire de la disparition de René Goscinny, La Cinémathèque française (Paris) et La Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (Angoulême), en partenariat avec l’Institut René Goscinny, ont souhaité lui rendre hommage en concevant une grande exposition consacrée aux influences du cinéma sur son travail, ainsi qu’à sa propre œuvre cinématographique.

Cette exposition explorera les rapports constants et ô combien féconds entre un scénariste de génie et l’objet de sa rêverie préférée : le cinéma.

40 ans après la mort de leur démiurge, les personnages de Goscinny continuent de nourrir la culture populaire internationale. Astérix et Obélix, Lucky Luke ou Le Petit Nicolas sont devenus des personnages de cinéma à part entière. Et Goscinny mérite plus que jamais le surnom afectueux que lui avait donné son ami Gotlib : « Walt Goscinny ».

Jean-Pierre Mercier, commissaire général d’expositionFrédéric Bonnaud et Aymar du Chatenet, commissaires associés

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La découverte archéologique en Alsace : un héritage inespéré jusqu’au 28 janvier 2018

Une histoire de la communauté juive d’Alsace

MahJ Objets de la synagogue de Dambach la ville Photo VB
MahJ Objets  et textes retrouvés Synagogue de Dambach la ville©VB

Une genizah est un dépôt d’écrits portant le nom de Dieu et, par extension, d’objets de culte usagés. Comme ils ne doivent pas être jetés, ils sont placés dans une cache à l’intérieur de la synagogue dans l’attente d’un enterrement. Ce type de dépôts était jugé jusqu’ici de peu d’intérêt en France, contrairement à l’attention dont ils font l’objet dans d’autres pays de l’aire ashkénaze, conscients de la valeur des vestiges de communautés anéanties par la Shoah.

À l’automne 2012, l’extraordinaire découverte d’une genizah dans les combles de la synagogue de Dambach-la-Ville, dans le Bas-Rhin, a permis la mise au jour de milliers de documents et d’objets du XIVe au XIXe siècle, sauvés de la benne par des chercheurs et des bénévoles. Cette genizah recelait des vestiges d’une richesse exceptionnelle, tant par la variété que par l’ancienneté : parchemins des XIVe et XVe siècles, imprimés du XVIe siècle, mappot (bandelettes de Torah réalisées à partir d’un lange de circoncision) du début du XVIIe siècle, mezouzot (versets protecteurs), tellin (phylactères) des XVIIIe et XIXe siècle, et de très nombreux autres objets.

L’exposition « Héritage inespéré, une découverte archéologique en Alsace » porte un regard inédit sur le passé des petites communautés de la campagne alsacienne, qui représentaient la moitié des juifs de France avant l’Émancipation, et qui ont aujourd’hui disparu en raison de l’exode rural et de la Shoah. Outre la genizah de Dambach, l’exposition présente quelques exemples provenant de genizot découvertes fortuitement à Mackenheim, à Bergheim et à Horbourg, elles aussi sauvées in extremis par des chercheurs allemands.

L’exposition retrace l’origine des objets et leur donne la parole ; elle fait découvrir, en dépit de la modestie des pièces présentées, la richesse de ce type de fonds pour la connaissance de la vie quotidienne des communautés rurales, sous ses dimensions les plus variées, et leur évolution, sur plusieurs siècles, des débuts de l’ère moderne à la première moitié du XXe siècle.

Les genizot alsaciennes Que trouve-t-on dans une genizah ?

En tout premier lieu des mezouzot, des tefillin ou des fragments de parchemins inachevés par le scribe, investis d’une sainteté particulière. On rencontre ensuite une majorité de livres et de documents en hébreu ou yiddish et quelques textiles et objets provenant tant de la synagogue que de la maison. La plupart de ces derniers sont d’une grande modestie, fabriqués à partir de matériaux de récupération, et maintes fois réparés. « Sanctifiés » par leur usage, ils ont été jugés dignes d’un dépôt dans la genizah. La présence d’objets personnels, de livres et de documents totalement profanes, en français ou en allemand, est en revanche plus surprenante. Si certains semblent avoir été versés accidentellement, notamment lorsqu’ils servaient de marque-page, ces derniers sont loin d’être les plus inintéressants, apportant une foule d’informations concrètes sur la vie de leurs propriétaires.

Une extraordinaire collection de mappot

Une mappah (pluriel mappot) est une bande de tissu, enroulée autour du rouleau de Torah pour le protéger. Dans l’est de la France, en Allemagne, en Suisse et parfois en Bohême, elle est réalisée à partir d’un lange de circoncision, coupé en quatre morceaux cousus bout à bout. Peinte ou brodée, elle reproduit le nom de l’enfant, sa date de naissance et la bénédiction récitée à l’issue de la cérémonie « qu’il grandisse pour la Torah (l’étude), la houppah (le mariage) et les bonnes actions ». À l’âge de trois ans, l’enfant l’offre à la synagogue et l’enroule autour du rouleau de Torah, marquant ainsi son entrée dans la communauté. Typiquement ashkénaze, cette coutume d’origine rhénane est attestée depuis le XVIe siècle, la plus ancienne mappah conservée à ce jour remontant à 1590.

N’ayant fait l’objet d’aucun tri, ces mappot peuvent être très nombreuses. Les genizot alsaciennes ont livré plus de 400 mappot (dont 249 à Dambach). De qualité variable selon l’origine de l’enfant, elles permettent de retracer l’évolution de cet art populaire sur plus de trois siècles, de 1614 à la fin du XIXe siècle.

Pourquoi tant de livres dans les genizot ?

Les premiers livres retrouvés dans les genizot alsaciennes proviennent de Prague 1529 , de Bâle 1599 , de Cracovie 1593, même de Venise 1599.

Plus de 90 % du contenu des genizot est constituée de livres de prières. La reconstitution de la « bibliothèque » des juifs d’un village alsacien témoigne de leur horizon intellectuel et culturel. Que lisaient-ils ? Quelles étaient leurs pratiques d’étude ? Qu’apprenaient-ils, au heder, l’école élémentaire juive, puis à l’école juive de leur village ?

En dehors des livres de prières, très majoritaires, on remarque surtout des ouvrages de vulgarisation, liés à la culture populaire. À côté des Pentateuque et des bibles en hébreu, figurent ainsi un nombre élevé de traductions en yiddish, plus ou moins commentées, destinées à un public féminin ou peu instruit. Les livres savants sont proportionnellement peu nombreux (sauf à Bergheim qui comporte une yeshivah ou école talmudique jusque dans les années 1840) mais témoignent néanmoins d’une certaine pratique de l’étude. Ces genizot révèlent notamment l’importance, de la fin du XVIIe siècle au milieu du XIXe, de la diffusion de Kabbale d’Isaac Louria Ashkénazi (1534-1572), née à Safed en Galilée. Beaucoup de ces livres conservent des marques personnelles (noms, annotations diverses, graffitis ou même comptes…) témoignant d’un lien fort avec leurs propriétaires.

MahJ. Découvertes inespérées Phoito VB
MahJ. Héritage inespéré découverte archéologique en Alsace ©VB

L’école juive de Bergheim et sa bibliothèque scolaire

La genizah de Bergheim renferme un nombre étonnant de documents pédagogiques. L’école juive locale est tenue de 1834 aux années 1870 par un des meilleurs instituteurs de son temps, Simon Hallel (1802-1881). Comme d’autres maîtres de sa génération, il n’a pas fréquenté l’École normale mais poursuivi de longues études talmudiques. Il est l’auteur de deux ouvrages utilisés dans toutes les écoles juives de France et de nombreux articles sur divers sujets. Parmi ses initiatives pédagogiques, la plus remarquable est sans doute la fondation d’une bibliothèque scolaire gérée par les élèves, afin d’améliorer la pratique du français.

Hallel est en avance de plus de vingt ans sur son temps car les bibliothèques scolaires ne se généralisent qu’à partir de 1862, à la suite de l’arrêté du ministre Rouland qui les rend obligatoires dans toutes les écoles publiques. Si on peut s’étonner que cet ensemble ait été versé dans la genizah, il apporte un témoignage irremplaçable sur la vie d’une petite école juive au milieu du XIXe siècle et la progressive assimilation culturelle d’une communauté rurale.

La découverte de la genizah de la synagogue de Dambach

MahJ Découvertes inespérées en Alsace PhotoVB
MahJ Héritage inespéré découverte archéologique en Alsace©VB

C’est à l’occasion de ces récents travaux qu’un premier dépôt (2 à 3 m3) a été  retrouvé à l’automne 2012 l. Alertés de l’intérêt de la découverte par Yvette Beck-Hartweg, historienne de la ville, les services municipaux ont recueilli les fragments et les ont stockés dans des sacs-poubelle. Les genizot livrent un matériel fragmentaire, parfois obscur mais toujours passionnant, bribes d’histoire que le chercheur doit patiemment reconstituer et interpréter. Complétant les lacunes des archives, elles permettent d’appréhender sur une très longue durée le mode de vie quotidien de petites communautés rurales alsaciennes, dont le temps semble rythmé par la succession des prières journalières et des fêtes. Si certains fragments semblent y être parvenus un peu par hasard, la plupart ont été déposés délibérément, témoignant de ce qui avait une valeur aux yeux de ces juifs. Très modestes, ils n’en sont pas moins d’un immense intérêt, du fait de la disparition d’une grande partie du patrimoine juif avec la Shoah. Sur le plan linguistique, on soulignera le passage incessant d’une langue à une autre, de l’hébreu, la langue sacrée, au yiddish de la vie quotidienne mais aussi aux langues parlées par les chrétiens, l’usage de caractères hébraïques ne signifiant pas forcément celui d’une langue juive. L’importance accordée à la langue française au XIXe siècle révèle un patriotisme exacerbé chez ces juifs nouvellement émancipés, encore souvent victimes jusqu’en 1848 de discrimination voire de violence (une émeute avec pillages à Bergheim en 1832). Une prière en hébreu pour le Reichsland Elsass-Lothringen et le Kaiser Guillaume II témoigne toutefois de manière concrète des conséquences de l’Annexion allemande.

Jusqu’au début du XIXe siècle, le contenu de ces genizot se rapproche énormément de celles d’outre-Rhin, mais des diférences apparaissent ensuite du fait de l’intégration rapide des juifs français à partir de leur émancipation. Alors qu’auparavant les communautés semblent tournées vers l’Allemagne du Sud et de l’Ouest, on assiste au XIXe siècle à un mouvement inverse vers la France, et l’apparition, en Alsace même, de toute une production destinée à la clientèle juive locale.

Divers documents d’archives nous renseignent sur l’organisation de la vie communautaire et sur les préoccupations des juifs alsaciens du XIXe siècle, notamment les tensions pour ne pas dire les conflits entre les courants réformateurs et orthodoxes, les communautés rurales alsaciennes restant particulièrement attachées au respect des traditions. Les documents de la genizah montrent la grande spécialisation des juifs de la campagne alsacienne dans les rares métiers autorisés sous l’Ancien Régime (prêt d’argent ; commerce de chevaux ou de bestiaux ; colportage), y compris au XIXe siècle où les activités commerciales restent prédominantes, et très souvent cantonnées à la vente de bétail ou d’articles de mercerie. Après la Révolution, la lutte contre l’usure supposée des juifs est à l’origine de mesures d’exception, les « décrets infâmes » de 1808, dont on retrouve la trace dans une demande de patente. Si le prêt d’argent perdure, il concerne de petites sommes. La simplicité des objets de la genizah confirme la pauvreté des communautés villageoises.

Les juifs d’Alsace ne vivent nullement en vase clos. Quelques documents témoignent de leurs relations apaisées ou conflictuelles avec leurs voisins chrétiens, dans une région où l’antijudaïsme reste plus prégnant qu’ailleurs au XIXe siècle. Sur le plan culturel, ils sont imprégnés par la culture française et alsacienne de leur temps.

Textes de Claire Descomps, conservatrice en chef au service de l’Inventaire de la Région Grand Est, extraits du catalogue Héritage inespéré. Objets cachés au cœur des synagogues

MahJ. Héritage inespéré découverte archéologique en Alsace PhotoVB
MahJ. Héritage inespéré découverte archéologique en Alsace©VB

Les Juifs d’Alsace

Des origines jusqu’à la Révolution

L’histoire du judaïsme en Alsace remonte au XIIe siècle, époque où une communauté importante est créée à Strasbourg. Dès le XIIIe siècle, les communautés juives alsaciennes, alors toutes urbaines, voient leur situation se détériorer. Diabolisés par l’Église, les juifs sont progressivement mis au ban de la société. Interdits de posséder des terres, ils sont relégués pour plusieurs siècles dans le prêt d’argent interdit aux chrétiens, le commerce des bestiaux et le colportage. La fin du Moyen- âge est particulièrement difficile pour les juifs, accusés d’empoisonner les puits durant la Peste noir (massacres de 1349) et expulsés de quasiment toutes les villes d’Europe occidentale. Les rares juifs subsistant en Alsace se réfugient dans les campagnes, où ils bénéficient d’une protection éphémère contre de lourdes taxes. Au XVIe siècle, il ne demeure plus qu’environ 120 à 150 familles juives en Alsace.

Après la Guerre de Trente Ans (1618-1648), l’Alsace se repeuple grâce à l’immigration. Peu à peu, des juifs reviennent s’installer dans les campagnes, la communauté juive d’Alsace atteignant 22 000 personnes en 1784, réparties dans 187 localités (soit 3 % de la population totale). À la veille de la Révolution, la moitié des juifs de France vivent ainsi en Alsace.

Après l’Émancipation

Si la Révolution leur accorde les mêmes droits qu’aux autres citoyens en 1791, les juifs d’Alsace restent ponctuellement victimes de violence jusqu’en 1848. Le judaïsme rural alsacien connaît son apogée vers 1840. Dans les villages, les synagogues se dressent non loin des églises. Par la suite beaucoup de juifs gagnent les villes, ou même l’Amérique, phénomène accentué par l’annexion allemande de l’Alsace-Moselle en 1871. Plus de 6 millions de juifs européens sont exterminés par les nazis durant la Seconde guerre mondiale. L’Alsace et la Moselle, annexées au IIIe Reich, sont nazifiées. Durant l’été 1940, synagogues et cimetières juifs sont systématiquement pillés ou détruits. Très éprouvées, certaines communautés, comme celles de Dambach, ne se reconstituent pas après la guerre.

Dans ce contexte, le travail des historiens, les dons et les trouvailles archéologiques, à l’instar des genizot, représentent souvent le seul moyen de conserver la trace de communautés et d’une culture juive rurale alsacienne disparues.

Informations pratiques

 Musée d’art et d’histoire du Judaïsme Hôtel de Saint-Aignan

71, rue du Temple 75003 Paris

Horaires d’ouverture de l’exposition

Mardi, jeudi, vendredi, samedi de 11 h à 18 h Mercredi de 11 h à 21 h

Dimanche de 10 h à 19 h Accès

Métro : Rambuteau, Hôtel-de-Ville RER : Châtelet – Les Halles Bus : 29, 38, 47, 75

Informations www.mahj.org 01 53 01 86 65

info@mahj.org

Tarifs Accès libre à l’exposition Conférence : 6€ ; 4€

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